‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 102 sur 326 · ACTE III, SCENE VII · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE VII

Hais Néron vous menace : en ce pressant danger^ Seigneur^ j'ai d'autres soins que de vous affliger. Allez y rassurez-vous ^ et cessez de vous plaindre : Xéron nous écoutait^ et m'ordonnait de feindre.

BRITANNIGUS.

Quoi! le cruel...

JUNIE

Témoin de tout notre entretien , D'un visage sévère examinait le mien , . Prêt à faire sur vous éclater la vengeance D'un geste confident de notre intelligence ^

BRITANNIGUS.

Néron nous écoutait^ madame 1 Mais ^ hélas ! , Vos yeux auraient pu feindre^ et ne m'abuser pas : Ils pouvaient me nommer l'auteur de cet outrage ! L'amour esi-il muet^ ou n'art-il qu'un langage? De quel trouble un regard pouvait me préserver ! Il fallait...

JUNIE

Il fallait me taire et vous sauver.

Combien de fois , hélas ! puisqu'il faut vous le dire , Mon cœur de son désordre allait*il vous instruire ! De combien de soupirs interrompant le cours ^ Ai-je évité vos yeux que je cherchais toujours ! Quel tourment de se taire en voyant ce qu'on aime , De l'entendre gémir, de l'affliger soi-même , Lorsque par un regard on peut le consoler ! Hais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler !

' La Harpe signale ce vers comme un de ceux frappés au coin de Racine. Il le feit particulièrement remarquer avec ceux-ci de la même scène :

Ai-je évité tob yeux , que je cherchais toqjoun ?...

De mon front effrayé je craignais la pâleur...

Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur, etc.

Puis il ajoute : « Nul n*a su, comme Racine, fondre ensemble, pour « ainsi dire, la langue de la poésie et celle de Tamour. »

158 BRÏTANNICUS.

Ah ! dans ce souvenir, inquiète, troublée,

Je ne me sentais pas assez dissimulée :

De mon front effrayé je craignais la pâleur' ;

Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur ;

Sans cesse il me semblait que Néron en colère

Me venait reprocher trop de soin de vous plaire ;

Je craignais mon amour vainement renfermé ;

Enfin, j'aurais voulu n'avoir jamais aimé.

Hélas ! pour son bonheur, seigneur, et pour le nôtre ,

Jl n'est que trop instruit de mon cœur et du vôtre * !

Allez , encore un coup, cachez-vous à ses yeux ;

Mon cœur plus à loisir vous éclaircira mieux.

De mille autres secrets j'aurais compte à vous rendre *.

Ah! n'en voilà que trop : c'est trop me faire entendre *, Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés. Et savez-vous pour moi tout ce que vous quittez?

( M jetant aux pieds de Janie. )

Quand pourrai-je à vos pieds expier ce reproche?

' Que de grâce , (|Ue dé richesses poéUques , et quelle douceur de sentiment dans ce isorceftil de Junie J De pareUs ornements côtitrasteAt avec raustérité du ton qui rdglie dans cette tnigécye, «ù ces tendresses de Taxnour servent à donner une teinte moins sombre aux crimes de la politique. (G.)

' Racine le fils a raison d'observer q\iepour son mâfhcnr aurait le même sens , et serait moins élégant. In$iruii de mon ciKUt^ etc. , pour instruit de Vétat de mon cunir^ etc., est une ellipse très-heureuse et très*poétique. (G.)

^ « AtoïT à rendre compte, dit La Harpe, est une phrase toute faite, on ne peut y changer Tordre des mots, et j'ai compte est une construction vicieuse. C'est le cinquième vers à ôter de cette pièce. » Qu'il me soit permis de contredire cette fois le grand critique auteur de cette note. L'expression de Racine dit tout ce que dit la phrase toute faite , et elle lo dit plus rapidement ; elle est donc digne d'être française , et l'autorité de Racine doit nous la faire adopter.

^ V AR. Ah! n'en tolU (fite trop po»r me. faire comprendre.

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