‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 103 sur 326 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Néron; britannicus, junik.

NÉaON.

Prince , continuez des transports si charmants * . Je conçois vos bontés par ses remerclments^ Madame : à vos genoux je viens de le surprendre. Mais il aurait aussi quelque gr&ce à me rendre : Ce lieu le favorise, et je vous y retiens. Pour lui faciliter de si doux entretiens.

BftITANNICOS.

Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie Partout où sa bonté consent que je la voie; Et Taspect de ces lieux où vous la retenez N^a rien dont mes regards doivent être étonnas.

NÉRON

Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse Qu'il faut qu'on me respecte et que Ton m' obéisse?

' Ils ne nous ont pas vus l'un et Tautre élever, Moi pour vous obéir, et vous pour me braver; Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître, Qu'un jour Domitius me dût parler en maître •.

' Néron, qui vient , averti par Narcisse y surprendre Britannicus aux genoux de sa maltresse , fermerait une situation peu digne de la tragédie, si» suivant la remarque de Voltaire» le caractère de Néron et le dangô* de Britannicus ne mêlaient une grande terreur à cette surprise. Transports si charmaïUs : exi^edsion romanesque » mais relevée ici par une ironie amère et un persiflage cruel. (G. )

' Le courage et la noble fierté que Britannicus développe dans cette .scène sont motivés par Thistoire. Tacite en rapporte un exemple qui

160 BBITANNICUS.

NÉRON

Ainsi par le destin nos vœux sont traversés; J'obéissais alors ^ et vous obéissez.

Si vous n'avez appris à vous laisser conduire^ Vous êtes jeune encore^ et Ton peut vous instruire.

Et qui m'en instruira?

NÉRON

Tout l'empire à la fois ^ Rome.

contribua à la mort de ce prince. « Festis Saturno diebus , inter alia « œqaalium ludicra, regnum lusa sortientium, evenerat ea sors Ne- « roni. Igitor ceteris diversa , nec ruborem allatura : ubi Britaimico « jussit exsurgeret, progressusque in médium, cantum aKquem inci" u peret , irrisum ex eo sperans pueri , sobrios quoque convictus , ne- « dum temulentos , ignorantis : ille constanter exorsus est carmen , « quo, evolutum eum sede patria rebusque summis, signiûcabatur. <c Unde orta miseratio manifestior, quia dissimulationem nox et lasce dvia exemerafc. Nero , intellecta invidia , odium intendit. » — « Pendant les fôtes de Saturne, entre autres jeux de leur âge, ils avaiait tiré au sort'la royauté : elle était échue à Néron. Alors il commença à donner à chacun des ordres qui ne pouvaient leur inspirer aucun embarras. Arrivé à Britannicus, il lui commande de se lever, puis de s'avancer au milieu de rassemblée» et de chanter, espérant qu'un enfant qui vivait étranger aux réunions les plus paisibles se troublerait devant de jeunes débauchés, et qu'il exciterait leur risée : mais celui-ci, sans se déconcerter, chanta des vers qui faisaient allusion à Tinjustice qui Pavait éloigné des affaires et précipité du trône*. Ces paroles , son air, son accent, produisirent un attendrissement général, qui se manifesta avec d'autant plus de liberté que la nuit et la débauche avaient banni la dissimulation. Néron, pénétrant la pensée de Britannicus, l'en haït davantage. » (Annal., 1. XIII, c. 15.) Ce prince, suivant la remarque de Geoffroy, ne se laissa jamais abattre par la mauvaise fortune; et Tacite dit encore que Néron l'ayant un jour salué du nom de Britannicus, il lui rendit froidement le salut, en l'appelant Domitius , lui rappelant ainsi la distance que la nature avait mise entre eux. C'est ce trait que Racine a si bien exprimé dans ce vers :

Qu'un jour Domittus me dût parler en maître.

* O pater! o patria! o Priami domos ! ( Ennius. )

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