‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 159 sur 326 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

Depuis quand croyes-vous que ma grandeur me touche? Un soupir^ un regard^ un mot de votre bouche , Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien : VoyezHnoi plus souvent ^ et ne me donnez rien. Tous vos moments sont-ils dévoués à Tempire? Ce cœur, après huit jours ^ n'art-il rien à me dire ? Qu'un mot va rassurer mes timides esprits 1 Hais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris? Dans vos secrets discours étais-je intéressée^ Seigneur? étais-je au moins présente à la pensée?

TITUS

N'en doutez point, madame; et j'atteste les dieux' Que toujours Bérénice est présente à mes yeux. L'absence ni le temps , je vous le jure encore , Ne vous peuvent ravir ce cœur qui vous adore.

Hé quoi , vous me jurez une éternelle ardeur,

Et vous me la jurez avec cette froideur I

Pourquoi même du ciel attester la puissance *?

Fautp-il par des serments vaincre ma défiance?

Mon cœur ne prétend point, seigneur, vous démentir,

Et je vous en croirai sur un simple soupir.

TITUS

Madame...

Hé bien, seigneur ! Hais quoi, sausme répondre,

' Ces mots de madame et de ieigneur ne sont que des compliments français. On n*emplo7a jamais chez les Grecs, ni chez les Romains, la valeur de ces termes. G^est une remarque qu'on peut foire sur toutes nos tragédies. Nous ne nous serrons point des mots momiewr, madame, dans les comédies tirées du grec. L'usage a permis que nous appelions les Romains et les G^ecs , seigneur ; les Romaines et les Grecques , madame : usage videui en soi, mais qui cesse de Tétre, puisque le temps Ta autorteé. (Volt.)

' Var. Pourquoi des immortels attester la puifl«anc6?

S54 BËBËNICE.

Vous détournes les yeux y et semblez vous confondre ^ ! Ne m'offrirez-vous plus qu'un visage interdit? Toujours la mort d'un pôie occupe votre esprit? Rien ne peut-il charmer Tennui qui vous dévore ?

TFTtTS.

Plût aux dieux que mon përe^ hélas! vécût encore 1 Que je vivais heureux !

BÉftÉAICfi.

Seigneur^ tous ces regrets Ue votre piété sont de justes e£fets.

Mais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire : Vous devez d'aulres soins à Rome , à votre gloire : De mon propreintérèt je n^'ose vous parler. Bérénice autrefois pouvait vous consoler : Avec plus de plaisir vous m'avez écoutée. De combien de malheurs pour vous persécutée. Vous ai-je , pour im mot, sacrifié mes pleurs'? Vous regrettez un père : hélas! faibles douleurs I Et moi ( ce souvenir me fait frémir encore ) On voulait m'arracher de tout ce que j'adore ; Moi dont vous connaissez le trouble et le tourment

* Quelques grammairiens ont blâmé remploi du verbe réfléchi $e confondre, pris dans le sens de se troubler. Quoique cette acception ne soit pas généralement reçue, elle nous semble donner plus de force à la pensée de Racine. Le poète représente Titus comme se confondant luimême, s^abhnant dans son l^uble et sa oonftisiob : nul autre mot n'aurait pu exprimer si bien une situation si déchirante. On objectera peviirèbte que ce mot na derrait pas être dans la boucbe de Béréniœ , qui ne connaît pas encore la cause de Tagitatiôn de son amant. Mus ne voit-elle pas que sa joie est mçoo avec ihndettr, que ses transports ne sont p(Hnt pflftagéB? et dès loct n« peot^Ue pas préroir tous tas Eoalheurs qui la msûMexàl

' Pour un mol n*est ni éiésanft, ni bien net; et la répétition de pour est peu agréable : persécuté pour vous» sfuripé pour un mot, Gon^Men Tart d'écrire est difficile, puisqu'on remarque encore ces taches dans le modèle des écrivains ! ( G. )

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