‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 166 sur 326 · ACTE III, SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE IL

ARSACE

N'eu doutez points seigneur^ tout succède à vos vœux.

ANTIOGHUS.

Ah ! qae nous nous plaisons à nous tromper tous deux !

AHSAGE.

Et pourquoi nous tromper?

ANTIOGHM.

Quoi! je lui pourrais plaire?

Bérénice à mes vœux ne serait plus contraire? Bérénice d'un mot flatterait mes douleurs? Penses-tu seulement que^ parmi ses malheurs ', Quand l'univers entier négligerait ses charmes^ L'ingrate me permit de lui donner des larmes , Ou qu'elle s'abaissÀt jusques à recevoir Des soins qu'à mon amour elle croirait devoir?

AKSAGE.

Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce? Sa fortune y seigneur^ va prendre une autre face : Titus la quitte.

ANTIOCHVS.

Hélas ! de ce grand changement 11 ne me reviendra que le nouveau tourment D'apprendre par ses pleurs à quel point elle l'aime : Je la verrai gémir^ je la plaindrai moi-même. Pour fruit de tant ^amour^ j'aurai le triste emploi De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi.

A&SACE.

Quoi ! ne vous plairez-vous qu'à vous gêner sans cesse * ? Jamais dans un grand cœur vit-on plus de faiblesse? Ouvrez les yeux , seigneur^ et songeons entre nous'

' On a déjà observé que, du temps de Racine, gêner était un terme qui signifiait tourmenter. (G.)

' ^ofHireotu entre nous : cette expression manque de dignité. Dans la phrase suivante, Arsace dit encore à Antiochus : Songes que, e(c, ( G. )

Par combien de raisons Bérénice est à vous. Puisque aujourd'hui Titus ne prétend plus lui plaire ^ Songez que votre hymen lui devient nécessaire.

▲NTIOCHUS.

Nécessaire?

ARSACB.

A ses pleurs accordez quelques jours ; De ses premiers sanglots laissez passer le cours : Tout parlera pour vous^ le dépit ^ la vengeance^ L'absence de Titus, le temps, votre présence , Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir. Vos deux États voisins qui cherchent à s'unir; L'intérêt, la raison, l'amitié, tout vous lie.

ANXIOCHUS.

Ah ! je respire, Arsace; et tu me rends la vie :

J'accepte avec plaisir un présage si doux.

Que tardons-nous? Faisons ce qu'on attend de nous :

Entrons chez Bérénice ; et, puisqu'on nous l'ordonne.

Allons lui déclarer que Titus l'abandonne...

Mais plutôt demeurons. Que £aisais-je? Est-ce à moi,

Arsace , à me charger de ce cruel emploi?

Soit vertu, soit amour, mon cœur s'en effarouche.

L'aimable Bérénice entendrait de ma bouche

Qu'on l'abandonne ! Ah , reine I et qui l'aurait pensé

Que ce mot dût jamais vous être prononcé * !

AHSAGB.

La haine sur Titus tombera toute entière.

' Au milieu d^one joie et d*uDû espérance imprévue , ne pas concevoir que Titus puisse quitter Bérénice, et s'arrêter à cette idée, est aussi tendre que délicat. G*est là vraiment la science de Tamour, et c*était celle de Racine. Observez aussi que ces alternatives d'espérance et de crainte, et la résolution généreuse de ne pas annoncer à Bérénice une nouvelle aussi terrible pour elle que consolante poor Im, donnent à cette scène un mouvement qui est Tespèce d'action qu'eHe pouvait avoir, uiais qu'un grand maître pouvait seul lui donner. ( L. )

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