‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 218 sur 326 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

Roxane est offensée, et court à la vengeance : Un obstacle éternel rompt notre intelligence. Vizir, songez à vous, je vous en averti; Et, sans compter sur moi, prenez votre parti.

ACOMAT

Quoi?

Vous et vos amis, cherchez quelque retraite. Je sais dans quels périls mon amitié vous jette; Et j'espérais un jour vous mieux récompenser. iMais c'en est fait ,. vous dis-je ; il n'y faut plus penser.

AGOMAT.

Et quel est donc, seigneur, cet obstacle invincible? Tantôt dans le sérail j'ai laissé tout paisible. Quelle fureur saisit votre esprit et le sien?

Elle veut , Acomat , que je l'épouse * !

ACOMAT

Hé bien?

L'usage des sultans à ses vœux est contraire ; Mais cet usage , enfin , est-ce une loi sévère , Qu'aux dépens de vos jours vous deviez observer? La plus sainte des lois, ah ! c'est de vous sauver. Et d'arracher, seigneur, d'une moi;t manifeste-. Le sang des Ottomans, dont vous faites le çeste*!

Ce reste malheureux serait trop aoheté ,

' Voltaire citait souyent ce vers en dérision, et je crois qji'il n'avait pas tort. Gela est petit , môme pour le fond des choses , et encore plus par l'expression. C'est ici que le rôle de Bajazet commence à être au-dessous du sujet. Ce maUieureux vers annonce toute la misère du personnage qu'il va jouer dans cette scène et dans le reste de la pièce : il ne sera plus qu'on amoureux de roman , et quelquefois de comédie. ( L. )

' Arracher d'une mort manifeste le sang dont vous faites le reste : cette phrase manque à la fois d'élégance et de correction. On ne dit pas faire le reste d'un sang , mais être le reste.

S'il faut le conserver par une lâcheté.

AGOMAT.

Et pourquoi vous en faire une image si noire ^ ? L'hymen de Soliman ternit-il sa mémoire ? Cependant Soliman n'était point menacé Des périls évidents dont vous êtes pressé.

Et ce sont ces périls et ce soin de ma vie Qui d'un servile hymen feraient l'ignominie. Soliman n'avait point ce prétexte odieux : Son esclave trouva gréice devant ses yeux; Et, sans subir le joug d'un hymen nécessaire. Il lui fit de son cœur un présent volontaire.

ACOMAT

^is vous aimez Roxane.

Acomat, c'est assez.

Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez. La mort n'est point pour moi le comble des disgrâces; J'osai , tout jeune encor, la chercher sur vos traces; Et l'indigne prison où JQ suis renfermé A la voir de plus près m'a même accoutumé; Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée : Elle finit le cours d'une vie agitée.

Hélas! si je la quitte avec quelque regret'... Pardonnez y Acomat , je plains avec sujet *

' A quoi se rapporte en? Il faut deviner que c^est au mariage de Bajazet avec Roxane : le sens l'indique; mais le poète aurait dû marquer plus exactement ce rapport. (6.)

' Le pronom la semble id se rapporter à la fMrt^ comme s*y rapportent tous les pronoms qui précèdent; et cependant, en ne consultant que le sens de la phrase , on voit que ce pronom désigne la vie ag/iXée de Bajazet. Cette négligence est assez commune dans Racine. Nous la remarquons id , pour n'y plus revemr.

' Le mot propre était avec raxson. On dit bien /ci sujei de me plaindre

Page 1