ACOMAT, OSMIN
ACOMAT
Demeure : il n'est pas temps, cher Osmin , que je sorte.
OSMlN.
Quoi ! jusque-là, seigneur, votre amour vous transporte? N'avez-vous pas poussé la vengeance assez loin? Voulez-vous de sa mort être encor le témoin?
ACOMAT
Que veux-tu dire? Es-tu toi-même si crédule Que de me soupçonner d'un courroux ridicule*? Moi, jaloux"! Plût au ciel qu'en me manquant de foi L'imprudent Baja^et n'eût offensé que moi !
OSHIN.
Et pourquoi donc, seigneur, au lieu de le défendre...
AGOMAT,
Eh ! la sultane est-elle en état de m'entendre? Ne voyais-tu pas bien, quand je Tallais trouver,
' Ridicule ne semble pas fait pour ealrer dans le dialogue tragique. Ici c^est une beauté : le poète ne pouvait pas mieux faire sentir le profond mépris d*Acomat pour ces ridiculet jalousies d^amoar qui Tiennent, malgré lui, se mêler à de si grands intérêts. Corneille s'est servi du même mot plus heureusement encote^ en parlant de ce foudre riéieuU que les païens mettaient dans les mains de leur Jupiter : le contraste de foudre et de ridicule est de génie.
' Moi jaloux ! dit Acomat ; et Orosmane dit aussi : Moi jaloux ! Prenez garde que Tune de ces exclamations est Fexcès du dédain, et Tautre le cri d*une âme blessée qui a honte de son mal. Ce sont, avec les mêmes mots, deux genres de beautés tout opposés. (L. )
Que j'allais avec lui me perdre ou me sauver ? Ah ! de tant de conseils événement sinistre ! Prince aveugle! ou plutôt trop aveugle ministre ^ Il te sied bien d'avoir en de si jeunes mains ^ , Chargé d'ans et d'honneurs, confié tes desseins. Et laissé d'un vizir la fortune flottante Suivre de ces amants la conduite imprudente ! .
OSMIN
Hé ! laissez-les entre eux exercer leur courroux : Bajazet veut périr , seigneur , songez à vous. Qui peut de vos desseins révéler le mystère. Sinon quelques amis engagés à se taire? "Vous verrez par sa mort le sultan adouci.
ACOHAT.
Roxane en sa fureur peut raisonner ainsi ' :
Mais moi qui vois plus loin, qui, par un long usage ^
Des maximes du trône ai fait l'apprentissage ;
Qui^ d'emplois en emplois, vieilli sous trois sultans.
Ai vu de mes pareils les malheurs éclatants ,
Je sais , sans me flatter^ que de sa seule audace
Un homme tel que moi doit attendre sa grâce ,
Et qu'une mort sanglante est l'unique traité
' Le poète n*a pas oublié de séparer son Acomat de toutes ces passions vulgaires qui se meuvent autour de lui. Ces quatre vers sont admirables : plus le vizir se fait de reproches , plus le spectateur le justifie, d^abord parce que le vizir n'a pu faire que ce qu'il a fait ; ensuite parce qu*il lui était impossible de deviner la conduite insensée de Bajazet. (L.)
' Tout ce morceau et tout le rei^ de la scène , qui achève de faire de ce quatrième acte un chef-d'œuvre, en/nettant le dernier trait au grand caractère d' Acomat, sont d'une conception aussi forte qu'originale : ce sont, il est vrai, des beautés sévères, mais c'en est la perfection; et quel art ne fallait-il pas pour que ces beautés ne parussent pas froides à côté des beautés de passion dont le rôle de Roxane est rempli, et pour que l'un ne nuisit pas à l'autret Un seul acte de ce mérite rachèterait de bien plus grandes fautes que celles qu'il nous a fallu relever. ( L. )