‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 264 sur 326 · FIN DE BAJAZET · texte numérisé non relu

FIN DE BAJAZET

TRAGÉDIE

Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate ' : sa vie et sa mort font une partie considérable de l'histoire romaine; et, sans compter les victoires qu'il a remportées ^ on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands cajHtaines de la république ^ c'est à savoir, de Sylla , de LucuUus^ et de Pompée *. Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs : car, excepté quelques événements que j'ai un peu rapprochés par le droit que donne la poésie . tout le monde reconnaîtra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En^ effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour les moeurs et les sentiments de ce prince , je veux dire sa haine violente contre les Romains, son grand courage , sa finesse, sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et qui a tant de foi& coûté la vie à ses xnaîtresses^.

' Plusieurs priaces ont porté ce nom. Le héros de la tragédie de Racine est Mithridate , troisième du nom , septième roi de Pont, surnommé Eupator ; monarqiie vraiment extraordinaîre , et qui joue le rôle le plus brillant dans Tliistoire romaine. 11 régna soixante ans » et en. vécut environ soixante et douze. (G.)

' C'est À savoir, de Sylla » de Lucullus , et de Pompée. Cette fin de phrase ne se trouve pas dans la première édition de Mithridate, publiée dans le mois de mars 1673. (G. )

^ Racine, dans la seconde édition de Mithridate, a ajouté les deux dernières phrases de cet alinéa. Les remarques qu'elles renferment sont appuyées par le réât de Plntarque : cet historien rapporte que Mithridate , après sa seconde défadte , envoya à Bérénice , Tone de ses fèmmes> Tordre de mourir. Vaincu par Lucullus , il fit porter le même ordre k Monime , qui était alors retirée près de la ville de Pbemacie. On voit que Racine a cru pouvoir prolonger la vie de cette princesse, puisqu'elle était morte longtemps avant la défaite de Mithridate par Pompée.

La seule chose qui pourrait n^étre pas aussi connue que ¥e reste , c'est le dessein que je lui fais prendre de passer dans Vitalie. (k>mme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie^ je crois que le plaisir du lecteur pourra redoubler , quand il verra que presque tous les historiens ont dit ce que je fais dire ici à Mithridate.

Flonis^ Pltttarque, et Dion Cassius^ nomment les pays par où il devait passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail; et^ après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver dans sa marche , il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Phamace se servit pour faire révolter toute l'armée^ et que les soldats^ eflTrayés de l'entreprise de son père^ la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat. Ainsi elle fut en partie cause de sa mort^ qui est l'action de ma tragédie.

J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet : je m'en suis servi pour faire connaître à Mithridate les secrets sentiments de ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très-nécessaire; et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer^ du moment qu'on les peut séparer de Taction , et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin*.

Voici la réflexion que fait Dion Gassius sur ce dessein de Mithridate : a Cet homme était véritablement né pour entrepren- « dre de grandes choses. Conmie il avait souvent éprouvé la (( bonne et la mauvaise fortune, il ne croyait rien au-dessus de « ses espérances et de son audace, et mesurait ses desseins a bien plus à la grandeur de son courage qu'au mauvais état de « ses affaires ; bien résolu, si son entreprise ne réussissait point , « de faire une fm digne d^un grand roi, et de s'ensevehr luic( même sous les ruines de son empire , plutôt que de vivre « dans l'obscurité et dans la bassesse \ »

J'ai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il parait que c'est celle de toutes qui a été la plus ver-

' Dans la première édition , la préfiaice finissait en cet endroit. ( G. ) * Hisi. ram.y lib.XXXVII.

tueuse^ et qu'il a aimée le plus tendrement. Ptutarque semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné Tidée de Monime, et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a traduites ; car elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langage moderne :

a Cette-ci estoit fort renommée entre les Grecs^ pour ce que (( quelques sollicitations que lui sceust faire le roi en estant « amoureux^ jamais ne voulut entendre à toutes ses poursuite tes jusqu'à ce qu'il y eust accord de mariage passé entre eux^ « qu'il lui eust envoyé le diadème ou bandeau royale et qu'il « l'eust appelée royne. La pauvre dame, depuis que ce roi (( l'eust espousée^ avoit vécu en grande desplaisance, ne faisant « continuellement autre chose que de plorer la malheureuse « beauté de son corps ^ laquelle^ au lieu d'un mari^ lui ^voit « donné un maistre ^ et ^ au lieu de compaignie conjugale , et « que doibt avoir une dame d'honneur^ lui avoit baillé une a garde et garnison d'hommes barbares, qui la tenoient comme « prisonnière loin du doulx pays de la Grèce ^ en lieu où elle « n'avoit qu'un songe et une ombre des biens qu'elle avoit « espérés; et au contraire avoit réellement perdu les vérita- (( bles^ dont elle jouissoit au pays de sa naissance. Et quand « l'eunuque fut arrivé devers elle, et lui eut faict commande- « ment de par le roi qu'elle eust à mourir , adonc elle s'arracha « d'alentour de la teste soiv bandeau royal , et ^ se le nouant c( alentour du col , s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas « assez fort^ et se rompit incontinent. Et lors elle se prit à (( dire : c< 0 maudit et malheureux tissu , ne me serviras-tu (( point au moins à ce triste service? » En disant ces paroles , « elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à « l'eunuque * . »

' (Plutarque, Vie de Lucullus,) Racine a supprimé plusieurs mots du texte d'Amyot, et y a fait quelques changements, afin de restreindre

Xipharès était fils de Miihridate et d'une de ses femmes qui se nommait Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance^ où étaient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharès dans les bonnes grftces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que Mithridate fit mourir ce jeune prince pour se venger de ta perfidie de sa mère.

Je ne dis rien de Phamace : car qui ne sait pas que ce fut lui qni souleva contre Mithridate ce qui lui restait de troupes^ et qui força ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis? C'est ce même Phamace qui fut vaincu depuis par Jules César y et qui fut tué ensuite dans une autre bataille.

à Monimc ce qui , danscerédt, s^applique eii général aux femmes d& Mithridate. (6.)

PERSONNAGES

MiTHRIDATE, roi de Pont et de quantité d'autres

royaumes.

MONIHE^ accordée avec Hithridate^ et déjà déclarée

reine.

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