ACTE T, SCÈNE I
ARBATE.
Et quel autre intérêt contre lui vous anime?
XIPBARJÈg.
Je m'en vais t'étonner : cette belle Monime ,
Qui du roi notre père attira tous les vœux ,
Dont Pharnace, après lui, se déclare amoureux...
ARBATE.
Hé bien, seigneur?
XIPHARÉS.
Je l'aime^ et ne veux plus m'en taire. Puisque enfin pour rival je n'ai plus que mon frère ^ Tu ne t'attendais pas, sans doute, à ce discours; Mais ce n'est point, Arbate, un secret de deux jours*. Cet amour s'est longtemps accru dans le silence. Que n'en puis-je à tes yeux marquer la violence. Et mes premiers soupirs, et mes derniers ennuis ' ! Mais , en l'état funeste où nous sommes réduits , Ce n'est guère le temps d'occuper ma mémoire A rappeler le cours d'une amoureuse histoire. Qu'il te suffise donc, pour me justifier. Que je vis, que j'aimai la reine le premier *; Que mon père ignorait jusqu'au nom de Monime
' Le spectateur reçoit presque à chaque vers une iostruction nouvelle : à peine connalt-U leâ caractères diflerents-des deux frères, qu'il apprend leur rivalité. Cest là le mérite essentiel d'une bonne exposition ; jamais le sujet n'y est trop tôt expliqué. ( G. )
'* Un iecret de deux jour$ : voilà de ces familifrîfa% dû diction que las critiques n'ont pas manqué de relever, et qui m font d'autant plus remarquer que l'élégance du style est plus continue.
* L'opposition des prêmien et des demurs est peu digne de l'auteur. Ix>uis Racine pense que ce vers ne se lie pas assez bien avec le précédent ; mais il ne dit rien sur ces expressions vraiment condamnables : marquer aux yeux, et marquer aupc yeux de$ soupirs, (G. )
* Cette circonstance essentielle excuse l'amour de Xipharès , le rend intéressant, et conserve à ce fils de Mithridate un caractère honnête ot vertueux , lors même qu'il est le rival de son père. (G. )
416 MITHRIDATÊ.
Quand je conçus pour elle un amour légitime.
11 la vit. Mais^ au lieu d'offrir à ses beautés
Un hymen, et des vœux dignes d'être écoutés^
Il crut que, sans prétendre une plus haute gloire.
Elle lui céderait une indigne victoire.
Tu sais par quels efforts il tenta sa vertu;
Et que, lassé d'avoir vainement combattu S
Absent, mais toujours plein de son amour extrême, '
Il lui fit par tes mains porter son diadème.
Juge de mes douleurs quand des bruits trop certains
M'annoncèrent du roi Tamour et les desseins;
Quand je sus qu'à son lit Monime réservée
Avait pris avec toi le chemin de Nymphée * !
Hélas ! ce fut encor dans ce temps odieux '
Qu'aux offres des Romains ma mère ouvrit les yeux :
Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée.
Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée,
Elle trahit mon père, et rendit aux Romains
La place et les trésors confiés en ses mains.
Quel devins-je au récit du crime de ma mère!
Je ne regardai plus mon rival dans mon père ;
J'oubliai mon amour par le sien traversé :
Je n'eus devant les yeux que mon père offensé.
J'attaquai les Romains; et ma mère, éperdue,
Me vit, en reprenant cette place rendue ,
' La Harpe dit que ce vers n'a point de césure , parce qu'il n'y a aucune raison de s'arrêter après l'auxiliaire avoir. Louis Racine avait fait la même observation. Il se pourrait cependant que le poète eût eu l'intention de placer le repos après le mot lassé , afin de donner plus d'énergie k la phrase. On sait que cette licence est quelquefois permise, et que , bien employée , elle devient une beauté.
' Ce n'est pas sans dessein qu'on nomme ici Nymphée : c'est le nom de la ville dans l'enceinte de laquelle l'action se passe. JVyinphcf ne rime pas avec rëwrpée. (G.)
^ Yak. llélas ! j'appris encor dam ce temps odieux , de.