‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 295 sur 326 · ACTE m, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE I

Le grand nom de Pompée assure sa conquête ^ : C'est l'effroi de TAsie ; et, loin de l'y chercher, C'est à Rome, mes fils , que }e prétends marcher \ Ce dessein vous surprend; et vous croyez peut-être Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître. J'excuse votre erreur; et, pour être approuvés,. De semblables projets veulent être achevés. Ne vous figurez point que de cette contrée ,. Par d'éternels remparts Rome soit séparée : Je sais tous les chemins par où je dois passer; Et si la mort bientôt ne me vient traverser, Sans reculer plus loin l'effet de ma parole , Je vous rends dans trois mois au pied du Gapitole. Doutez-vous que TEuxin ne me porte eu deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours •?

< Tab. Le seul nom de Pompée assure sa conquête.

' Ce vers , qui est la révélation d*un grand dessein , produit sur les interlocuteurs et sur les spectateurs un effet théâtral : cette politique sublime, ce projet héroïque étonne , élève Tàme, excite r&dmiration, eb répand sur les amours de Milhridate , sur ses chagrins domestiques , cet éclat, cette dignité qui convient à la tragédie. On a vu dans la préfoce avec quel soin Racine rassemble toutes les autorités qui peuvent prouver que cette idée de passer en Italie n^est point une chimère romanesque, une supposition brillante du poète , mais que Mithridate forma réellement cette audacieuse entreprise. ( G. )

^ Les passions sont crédules ; on se flatte aisément du succès de ce qu^on désire. Mithridate s'imagine que tous les autres peuples haïssent comme lui les Bomaîns , et le regardent comme leur libérateur. Il s'imagine que , dans lltalie même , il trouvera encore plus qu'ailleurs l'horreur du nom romain ; enfin il s'imagine cpie ses soldats , pleins de la même haine, voleront à Rome, et feront cinq ou six cents lieues en trois mois. C'est donc une ridicule critique que celle de l'abbé Dubôs , qui a étalé son érudition pour relever ici ce qu'il croit une gi*ande erreur de géographie. Selon lui , ce vers ,. *

Je vousxends dans trois mois au pied du Capitule-, révolte tous ceux qui ont quelque connaissance 4e la distance des lieux.

Que du Scythe avec moi Talliance jurée De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée? Recueilli dans leur port^ accru de leurs soldats^ Nous verrons notre camp grossir à chaque pas. Daces ^ Pannoniens , lar fière Germanie , Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne^ et surtout les Gaulois ^ ^ Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois Exciter ma vengeance^ et^ jusque dans la Grèce^ Par des ambassadeurs accuser ma paresse. Ils savent que , sur eux prêt à se déborder^ Ce torrent^ s'il m'entraîne^ ira tout inonder;

Le poète avait cette connaissance ; il savait consulter une carte de géographie , et il n'eût plus révolté Tabbé Dubos s'il eût dit :

Je vous rends dans six mois au pied du Gapitole ;

mais il a voulu peindre Taveuglement d'un homme qu'emporte sa passion. Mithridate pouvait dire encore :

Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en dix jours» etc.,

II n'en met que deux , et par cette interrogation ,

Dontet-voos que l'Euxin ne me porte an deux jours , etc.,

il fait entendre qu'on n'en doit point douter, parce que dans ce moment, ou il n'en doute pas lui-même, ou il veut persuader ses ftls que cette marche qu'il va entreprendre n'est ni longue ni difficile. La confiaDce avec laquelle il parle dans toute cette scène est la preuve de la violente passion qu'il a montrée lorsqu'il a dit d'abord :

A mes nobles projets je vois tout conspirer.

Loin d'y conspirer^ tout s'y oppose , puisqu'il vient d'essuyer une larés' grande défaite, qu'il est fugitif et coi^iti du naufrage ^ et qu'il n'a plus d'aoùs, comme il l'avoue encore : mais n'importe , il veut se persuader que tout conspire à son projet, de même qu'il veut se persuader qu^il mènera son armée en trois mois à Home. Il faut être bien malheureux en critique pour reprendre dans une scène si belle ce qui en Cait la principale beauté. ( L. R.)

' On trouve dans le discours que Justin fait tenir à Mithndate, hV. XXXVIII , chap. iv, le germe de tout ce que Racine fait dire à ce joi dans cette belle scène. ( L. B. )

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