‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 81 sur 326 · NÉRON, JUNIE · texte numérisé non relu

NÉRON, JUNIE

Vous VOUS troublez^ madame^ et changez de visage! Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage?

JUNIE

Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur; J'allais voir Octavie, et non pas l'empereur *.

NÉRON

Je le sais bien, madame, et n'ai pu sans envie Apprendre vos bontés pour Theureuse Octavie.

niNiE.

Vous, seigneur?

NÉRON

Pensez-vous, madame, qu'en ces lieux Seule pour vous connaître, Octavie ait des yeux?

JUNIE

Et quel autre, seigneur, voulez-vous que j'implore? A qui demanderai-je un crime que j'ignore? Vous qui le punissez , vous ne l'ignorez pas : De grâxse, apprenez-moi^ seigneur, mes attentats.

NÉRON

Quoi ! madame , est-ce donc une légère offense

de s^éloigner d'un lieu , et Tautre Taction de s'en approcher. Si le ^ers Teùt permis, il aurait felln dire amène-le ici.

' Il n'était pas naturel que Junie vint d'elle-même trouver Néron , et il rétait au contraire qu'elle se rendit auprès d'Octavie. La manière dont elle rencontre Néron est fort bien imaginée. Louis Racine observe à ce sujet, comme dans beaucoup d'autres occasions, que les personnages de Racine n^entrent et ne sortent jamais sans un motif convenable. Comme en effet il n'a jamais manqué à cette règle indispensable , nous le remarquons ici pour n'y plus revenir. ( L. )

BACINB. — T. 11. , 9

130 BHITANNICUS.

De m'avoir si longtemps caché votre présence ? Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir. Les avez-vous reçus pour les ensevelir?

L'heureux Britannicus verra-t-îl sans alarmes Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmes? Pourquoi , de cette gloire exclus jusqu'à ce jour, M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour* ? On dit plus : vous sou£Ei*ez , sans en être offensée , Qu'il vous ose , madame , expliquer sa pensée : Car je ne croirai point que sans me consulter La sévère Junie ait voulu le flatter.

Ni qu'elle ait consenti d'aimer et d'être aimée , Sans que j'en sois instruit que par la renommée.

JUNIE

Je ne vous nierai point, seigneur, que ses soupirs M'ont daigné quelquefois expliquer ses désirs. Il n'a point détourné ses regards d'une fille Seul reste du débris d'une illustre famille : Peut-être il se souvient qu'en un temps plus heureux Son père me nomma pour l'objet de ses vœux. 11 m'aime; il obéît à l'empereur son père. Et j'ose dire encore , à vous, à votre mère : Vos désirs sont toujours si conformes aux siens *. . .

' Ces traits d'une galanterie un peu romanesque font frémir lorsqu'on songe que c'est Kéron qui parle. Il y a un art prodigieux dans cette scène, où Néron amoureux et cherchant à plaire laisse cependant percer la férocité de son caractère.

* On a reproché à Racine d'avoir falsifié l'histoire. L'abbé Dubos ne lui pardonne pas d'avoir fait de Junie une fille modeste et vertueuse : il lui fait même un crime de l'avoir présentée sur la scène, parce qu'à cette éjpoque elle était exilée, et ne revint à Rome qu'après la mort d'Agrippîne. Le même censeur est étonné qu'on produise comme une personne timide, ignorant le monde et la cour, une femme qui, sept ans avant la mort de Britannicus, avait été mariée à Lucius Yitellius, fils de ce fameux Vitéllius , favori de Claude, confident d'Agrippine, et frère du Vitéllius qui fut empereur. Sans doute la Junie de l'histoire ne fut

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