‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 83 sur 326 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

Digne de T univers à qui vous vous devez *.

Seigneur, avec raison je demeure étonnée.

Je me vois, dans le cours d'une même journée^

Comme une criminelle amenée en ces lieux ;

Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux^

Que sur mon innocence à peine je me fie ,

Vous m'ofirez tout d'un coup la place d'Octavie

J'ose dire pourtant que je n'ai mérité

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Et pouve2^vous, seigneur, souhaiter qu'une fille

Qui vit presque en naiissant éteindre sa famille ^

Qui, dans l'obscurité nourrissant sa douleur,

S'est fodt une vertu conforme à son malheur '>

Passe subitement de cette nuit profonde

Dans un rang qui Texpose aux yeux de tout le monde.

Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté.

Et dont ujie autre enfin remplit la majesté ' Z

de donner \m sens raisonnable aux mots trop longtemps capiités^ Racine a-t-i] Tonla dire que Jnnie ayait trop longtemps reçu dans Tobscurité , ou que ses yeux s'étaient trop longtemps fixés sur Britannicus? Dans rnn on Tantre cas , la phrase manque de clarté. Au reste , cette réponse de Néron a une noblesse, une dignité que Radne seul a su donner au langage de la galanterie , et dont la cour de Louis XIV lui avait donné le modèle.

' Vab.. Digne de runifen à qui toob W derei.

' G*est le privilège de la poésie d'ennoblir les choses les plus communes. Cette idée si vulgaire, faire de nécessité vertu, Bst iâ exprimée avec une âégance particulière. (G.)

' Louis Racine observe qu'on dit la majesté , ta splendeur d'un rang , et non pas la clarté: mais que ce mot clarté, qui répond à cette nuit pro- /onde, est amené si naturellement , qu'il parait nécessaire^ Cette observation est juste; mais la fin de la période est embarrassée. Le qui et les d<mt y jettent un peu d'obscurité , parce qu'ils ne sont pas placés immédiatement après leurs régimes.

Je vous ai déjà dit que je la répudie ^ : Ayez moins de frayeur^ ou moins de modestie. N'accusez point ici mon choix d'aveuglement ; Je vous réponds de vous ; consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire; Et ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir^ La gloire d'un refus sujet au repentir*.

JUNIE

Le ciel connaît^ seigneur^ le fond de ma pensée. Je ne me flatte point d'une gloire insensée : Je sais de vos présents mesurer la grandeur; Hais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur^ Plus il me ferait honte^ et mettrait en lumière Le crime d'en avoir dépouillé Théritière.

NÉHON

C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin, Madame ; et Tamitié ne peut aller plus loin. Mais ne nous flattons points et laissons le mystère : La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ; Et pour Britannicus...

lUNIE.

Il a su me toucher.

Seigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher. Cette sincérité, sans doute., est peu discrète ; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète.

' Bnisqfoerie de Néron, qm passe subitemeirii de la galanterie à Incivilité dès qu^il éprouve une légère contradiction. Répttéii est à peine une rime suffisante à Modtttte. (G.)

' Le dernier béoâstîcbe est une moiaoe; et toute la tknde de Néron, sous le viHle d*une politesse affectée, a quelque diose de fier et de dur, très-convenable au offiractèro de cet empereur. Dans la réponse de Junie on remarque cette expression si énergique et si poétique : fMltre en hcmiere le crime d'avoir dépouillé l'héritière ém ir&ne, ( G. )

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