‹ uvres poétiques de Mme DufrénoyChapitre 15 sur 77 · LE POËME INTERROMPU · texte numérisé non relu

LE POËME INTERROMPU

1 ,es rives de la Vienne avaient reçu ses pas, Et moi, de son départ toujours plus accablée,

Dans Lutéce comme exilée , Je fuyais des plaisirs qu'il ne partageait pas.

Ses lettres , charme de ma peine ,

Ne venaient plus la modérer;

Depuis une longue semaine

Je n'osais même en espérer.

Seule , et dans ma douleur amère , Près de tout redouter, ne voulant rien prévoir,

Hier, je restai tout le soir

Le regard fixé sur la sphère.

Je n'y voyais que son séjour !

Ah! soupirai-je enfin, cette terre adorée,

Cette heureuse et belle contrée

Où ses yeux s'ouvrirent au jour^

Chaque automne nouveau l'enlève à mon amour. Il y va saluer la tombe de son père ,

Pleurer sur celle de sa mère, Et rêver sous l'abri des bois silencieux Qui jadis ont vu naître et mourir ses aïeux.

Là , de ses passions volages

Craindrais-je les écarts fatals?

INon; l'aspect de ses champs natals Environne son cœur de plus nobles images. D'imposants souvenirs , des mânes révérés

M'y défendent contre lui-même ,

Il n'y trahit pas ce qu'il aime :

Ces champs me deviendront sacrés ; Je les regarde encore , ils rassurent ma flamme ; Je l'y vois occupé de pensers solennels , Faire entendre au cercueil des accords immortels ,

Mon ame s'unit à son àme.

Sa Muse, amante des tombeaux, Interroge plus loin la cendre des héros ,

Et je m'élance sur ses traces :

Dans les murs de Poitiers, où, vengeant nos disgrâces, Duguesclin de Camille égala les hauts faits ("),

Les lauriers qu'il prit sur l'Anglais

Se retracent à ma mémoire* J'aime à suivre ses pas de victoire en victoire;

Je suis fière de ses exploits :

Maie j'admire suivtoui Le plus sage des rois ,

Et je m'étonne que I histoire Ait seule consacré ses bienfaits et sa gloire. Quoi! la Ivre a chanté d'orgueilleux conquérant ! Fléaux de leurs voisins, de leurs peuples tyrans ; Je les verrai l'objet du culte poétique; Et d'un trône en débris à vingt ans héritier, Charles, le fds prudent d'un imprudent guerrier, Charles, penseur profond, habile politique,

Et ternporiseur héroïque , Lui, le premier soutien des Muses au berceau (,2), A peine en a reçu les honneurs du rondeau !

Prince sauveur de la patrie , Toi qui sus relever sa puissance flétrie , O roi vraiment fiançais , vainqueur de l'étranger (,3), Oui , d'un silence ingrat j'aspire à te venger ! De mon dessein hardi l'âme préoccupée, Je cherchais des accords dignes de l'épopée;

4o ÉLÉGIES.

Et déjà de mes vers le rhythme plus nombreux Plaisait à mon esprit de son plan amoureux. Je les trace : une main les dérobe à ma vue.

De crainte , d'espérance émue , Je me lève : O transports '. e'était lui ; je le vois. Quelque temps en secret il m'avait observée ,

Et, par le travail captivée, Je n'avais entendu ni ses pas , ni sa voix.

Il me sourit avec malice,

Et me dit du ton le plus doux :

« Je n'exigerai pas un cruel sacrifice;

« Je ne suis point amant jaloux; « Je veux bien qu'Apollon t'occupe en mon absence :

« Cependant , crois-moi , ne va pas « Sur la cime du Pinde invoquer sa présence ; « Le chemin est trop dur pour tes pieds délicats. « Aimer, toujours aimer, voilà ton énergie !

« Si tu le desires , parfois , « Dans un sentier de fleurs , sous l'ombrage des bois.

« Soupire la molle élégie. »

Ce conseil un moment affligea ma fierté ;

Mais, ô pouvoir d'une caresse !

ÉLÉGIES. ,i

Quand on i beaucoup <l<- tendresse, On n'a que peu de vanité.

L ouvrage interrompu ne fut pas regretté.

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