LE POËME INTERROMPU
1 ,es rives de la Vienne avaient reçu ses pas, Et moi, de son départ toujours plus accablée,
Dans Lutéce comme exilée , Je fuyais des plaisirs qu'il ne partageait pas.
Ses lettres , charme de ma peine ,
Ne venaient plus la modérer;
Depuis une longue semaine
Je n'osais même en espérer.
Seule , et dans ma douleur amère , Près de tout redouter, ne voulant rien prévoir,
Hier, je restai tout le soir
Le regard fixé sur la sphère.
Je n'y voyais que son séjour !
Ah! soupirai-je enfin, cette terre adorée,
Cette heureuse et belle contrée
Où ses yeux s'ouvrirent au jour^
Chaque automne nouveau l'enlève à mon amour. Il y va saluer la tombe de son père ,
Pleurer sur celle de sa mère, Et rêver sous l'abri des bois silencieux Qui jadis ont vu naître et mourir ses aïeux.
Là , de ses passions volages
Craindrais-je les écarts fatals?
INon; l'aspect de ses champs natals Environne son cœur de plus nobles images. D'imposants souvenirs , des mânes révérés
M'y défendent contre lui-même ,
Il n'y trahit pas ce qu'il aime :
Ces champs me deviendront sacrés ; Je les regarde encore , ils rassurent ma flamme ; Je l'y vois occupé de pensers solennels , Faire entendre au cercueil des accords immortels ,
Mon ame s'unit à son àme.
Sa Muse, amante des tombeaux, Interroge plus loin la cendre des héros ,
Et je m'élance sur ses traces :
Dans les murs de Poitiers, où, vengeant nos disgrâces, Duguesclin de Camille égala les hauts faits ("),
Les lauriers qu'il prit sur l'Anglais
Se retracent à ma mémoire* J'aime à suivre ses pas de victoire en victoire;
Je suis fière de ses exploits :
Maie j'admire suivtoui Le plus sage des rois ,
Et je m'étonne que I histoire Ait seule consacré ses bienfaits et sa gloire. Quoi! la Ivre a chanté d'orgueilleux conquérant ! Fléaux de leurs voisins, de leurs peuples tyrans ; Je les verrai l'objet du culte poétique; Et d'un trône en débris à vingt ans héritier, Charles, le fds prudent d'un imprudent guerrier, Charles, penseur profond, habile politique,
Et ternporiseur héroïque , Lui, le premier soutien des Muses au berceau (,2), A peine en a reçu les honneurs du rondeau !
Prince sauveur de la patrie , Toi qui sus relever sa puissance flétrie , O roi vraiment fiançais , vainqueur de l'étranger (,3), Oui , d'un silence ingrat j'aspire à te venger ! De mon dessein hardi l'âme préoccupée, Je cherchais des accords dignes de l'épopée;
4o ÉLÉGIES.
Et déjà de mes vers le rhythme plus nombreux Plaisait à mon esprit de son plan amoureux. Je les trace : une main les dérobe à ma vue.
De crainte , d'espérance émue , Je me lève : O transports '. e'était lui ; je le vois. Quelque temps en secret il m'avait observée ,
Et, par le travail captivée, Je n'avais entendu ni ses pas , ni sa voix.
Il me sourit avec malice,
Et me dit du ton le plus doux :
« Je n'exigerai pas un cruel sacrifice;
« Je ne suis point amant jaloux; « Je veux bien qu'Apollon t'occupe en mon absence :
« Cependant , crois-moi , ne va pas « Sur la cime du Pinde invoquer sa présence ; « Le chemin est trop dur pour tes pieds délicats. « Aimer, toujours aimer, voilà ton énergie !
« Si tu le desires , parfois , « Dans un sentier de fleurs , sous l'ombrage des bois.
« Soupire la molle élégie. »
Ce conseil un moment affligea ma fierté ;
Mais, ô pouvoir d'une caresse !
ÉLÉGIES. ,i
Quand on i beaucoup <l<- tendresse, On n'a que peu de vanité.
L ouvrage interrompu ne fut pas regretté.