‹ uvres poétiques de Mme DufrénoyChapitre 6 sur 77 · L'ORIGINE DE L'ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

L'ORIGINE DE L'ÉLÉGIE

Sous les cieux embaumés de la vieille Argolide , Tombeau dAgamemnon, berceau du grand Alcide, Près des coteaux riants que baigne l'inachus , Dans les bois merveilleux, asile de Linus, Une vierge inspirée , amante de la gloire , Erinne (') , sur les pas des filles de Mémoire Se parait chaque jour d'harmonieux lauriers. Chaque jour, aux bosquets de myrtes, d'oliviers,

Elle disait Cypris sortant du sein de Tonde,

Cybéle , toujours jeune et toujours plus féconde ,

Et le fds de Latone , imploré tour à tour

Comme dieu des beaux-arts et comme dieu du jour.

Quelquefois , évoquant les souvenirs antiques ,

Elle chantait Alcide et les temps héroïques,

Le sombre Danaùs , l'aventureux Jason

Aux rives de Colchos enlevant la toison ;

Argos , dictant ses lois à la Grèce éclairée (2) ;

De son tribut sanglant Athènes délivrée (3);

Contre un glaive vengeur vainement réunis ,

Procrustes, Cercyon, Périphéte, Sinnis(4).

Tous ces magiques faits , accomplis par Thésée ,

Nourrissaient ses accords, élevaient sa pensée.

La nuit , lorsque Phébé , des hauteurs du Parnon ,

Brillante, souriait aux danses du vallon,

Érinne , qu'entouraient les nymphes des montagnes ,

Mêlait ses pas légers aux pas de ses compagnes ;

Son luth, moins grave alors et plus mélodieux,

Cadençait mollement des hymnes gracieux ,

Que répétaient sept fois les échos de rAlphée(5).

Sa voix renouvelait les prodiges d'Orphée.

On vit un dieu Lui-même, à ces accords rivaux,

Abandonner Syrinx, et briser ses roseaux.

Mais rarement la gloire au bonheur est unie.

Le destin vous vend cher les pompes du génie ,

O filles d'Apollon ! et l'enfant de Cypiïs ,

Esclave factieux , tyran au doux souris ,

Se plaît à vous soumettre au joug de ses caprices.

Vos tourments font ses j eux , vos malheurs ses délices ,

Par vos pleurs immortels il compte ses honneurs.

A ce dieu redouté , même dans ses faveurs ,

Érinne dérobait , éclatante de charmes ,

Un cœur vierge à l'amour, des yeux vierges aux larmes :

Nul inquiet désir ne l'agitait encor;

Mais son luth indiscret lui parlait de Phanor,

De Phanor qui, vainqueur dans les champs de l'Attique ,

Lève un front embelli de la palme civique.

Descendant de Pélops (6) , soutien d'un nom fameux ,

Le fils de Corébus, par un mélange heureux,

Dans la fleur de ses ans , joint la force à la grâce,

Le sang-froid à l'ardeur, la prudence à l'audace.

Loin du sol olympique et Milon et Glaucus (7),

Poursuivis par son bras, disparaissaient vaincus. La fête de Junon à Mycènes l'appelle , Il vient en protéger la marche solennelle ; L'élite des guerriers s'avance sur ses pas. Il paraît fier et beau , comme au jour des combats. Un long et doux murmure accueille sa présence. Érinne... de l'amour tu bravais la puissance; De son casque Phanor a soulevé l'airain. Crois-moi , ne cherche point son regard souverain , Fuis. Mais ton œil humide étincelle de flammes. Avec l'amour la crainte, hélas! entre en nos âmes. Érinne, ton repos est à jamais perdu.

Cependant le cortège au temple s'est rendu (8) , Et cent taureaux choisis et parés de guirlandes Sous les vastes parvis sont tombés en offrandes. Au pontife sacré leurs flancs mystérieux Ont transmis, palpitants, la volonté des dieux. Grand-prétre , suspendez votre saint ministère. Des secrets de Junon chaste dépositaire , Érinne va chanter les triomphes d'Argos , Les exploits de Phanor... A l^spëct <ln héros.

élkciks.

La vierge du Permesse, interdite, immobile,

Cherche en \;iin un accord sur le luth indocile. Mais, commandant enfin au trouble de ses sen>. Moins timide, elle chante; et ses tendres accents Se perdent incertains sous la céleste voûte. Phanor a tressailli. Ces accents qu'il redoute Portent a\ ce l'amour le désordre en son cœur. Il s'étonne, rougit, repousse un trait vainqueur; C'en est fait, il succombe, et celle qu'il adore A lu dans ses regards le feu qui le dévore ; Et tous deux , agités de transports inconnus , Aux autels de Junon n'implorent que Vénus. Amants , ah ! redoutez une imprudente ivresse ; Craignez Junon , craignez sa fureur vengeresse ; Tremblez : Io , soumise à son pouvoir jaloux , En vain pria les cieux fermés par son courroux. Que de pleurs va coûter un instant de délire !

Mais les chants ont cessé, la foule se retire. Phanor a dû la suivre, il s'éloigne à regret. Erinne au bois sacré porte un espoir secret. Amour, viens protéger sa course solitaire :

Bois profonds , prêtez-lui votre ombre tutélaire ! Cachez à tous les yeux ses désirs , ses tourments. Dieux ! quelle voix l'appelle? O dangereux moments C'est Phanor. Aux genoux de la vierge éperdue Il s'élance , et près d'eux Cypris est descendue.

Dans cet âge naïf, la franchise et l'honneur, Compagnons de l'amour, gardaient seuls la pudeur. On ne connaissait point la mensongère adresse D'éluder un aveu , de voiler sa tendresse ; Un regard caressant n'était jamais trompeur, La voix était toujours l'interprète du cœur. Heureuse d'être aimée , et vaine de sa flamme , Érinne à son amant livre d'abord son ame. Sa noble confiance et son noble abandon Réjouissent Vénus, mais offensent Junon.

Il se lève le jour qu'aux regards de la Grèce L'hymen doit couronner leur riante jeunesse. L'un de l'autre orgueilleux ils marchent à l'autel. Du charmant Apollon le cortège immortel A vu par la beauté la valeur enchaînée , Et ses accents divins célèbrent l'hyménér...

La lyre de Clio sons ses doigts a gémi,

El il 1 1 temple ébranlé la paix sainte a frémi.

Du farouche Thébain les légions guerrières

S'avancent sur Mvcènc et rompent ses barrière».

Le signal est donné. Tout s'empresse , et de Mars

Argos a soulevé les cruels étendards.

Phanor près d'une épouse oubliait sa vaillance;

L'honneur parle, soudain il a repris sa lance :

« D'un orgueilleux espoir je n'ose me nourrir;

« Mais , mon Erinne , adieu, je vais vaincre ou périr, b

Il dit. Erinne en pleurs : « Cours, sauve la patrie.

« Comme toi ton épouse entend sa voix chérie;

« Cours. J'attache à ton sort ma vie ou mon trépas. »

Le héros, hors des murs précipitant ses pas, A déjà de Mycène assuré la vengeance.

Erinne tombe alors dans un morne silence; D'affreux pressentiments son cœur est déchiré : Elle accuse la gloire, et ses yeux ont pleuré. Sa faute se retrace à son ame abattue. O terreur ! de Junon elle voit la statue Sanglante , un fer en main , menacer son amant ,

io i:ij';gies.

Et sur lui déployer son noir pressentiment.

Tandis qu'elle embrassait l'autel expiatoire, Malheureuse ! elle entend les cris de la victoire S'unir dans le lointain aux cris de la douleur. Elle tremble : son front se couvre de pâleur, Ses genoux chancelants la soutiennent à peine : Sous les portiques saints, mourante, elle se traîne. Phanor, hélas ! Plianor, porté par ses guerriers , S'offre à ses yeux, couvert de funèbres lauriers. Après un long effort, il ouvre sa paupière : « Calme ton désespoir. J'ai rempli ma carrière ; « La patrie est sauvée , et je meurs près de toi. » Il a dit, et n'est plus. Modèle de la foi, Sur le sein d'un époux bientôt Érinne expire. Vénus au même instant s'empare de sa lyre , La couvre de baisers , l'attache à des cyprès. « Sois l'écho de l'amour, sois l'écho des regrets, « Dit-elle, et qu'à jamais tes plaintes ravissantes « De leurs tendres chagrins consolent les amantes ! »

ÉLÉGIES. m

LAMOl i;

Passer ses jours à désirer,

Sans trop savoir ce qu'on désire ;

Au même instant rire et pleurer, Sans raison de pleurer et sans raison de rire ; Redouter le matin et le soir souhaiter

D'avoir toujours droit de se plaindre;

Craindre quand on doit se flatter,

Et se flatter quand on doit craindre;

Adorer, haïr son tourment; A-la-fois s'effrayer, se jouer des entraves; Glisser légèrement sur les affaires graves ,

Pour traiter un rien gravement; Se montrer tour à tour dissimulé , sincère , Timide, audacieux, crédule, méfiant;

Trembler, en tout sacrifiant ,

De n'en point encore assez faire;

i2 ÉLÉGIES.

Soupçonner les amis qu'on devrait estimer ; Être le jour, la nuit, en guerre avec soi-même; Voilà ce qu'on se plaint de sentir quand on aime , Et de ne plus sentir quand on cesse d'aimer.

ÉLÉGIES. i3

Page 1