SUR LA TOMBE DE M" DUFRENOY PAR M. TISSOT
Ombre chère et sacrée ,
11 y a peu de temps que j'interrogeais ta raison et ton goût sur mes travaux; ily a peu de temps que nous avions ensemble un de ces longs entretiens où ton ame ardente et généreuse éclatait tout entière.
Attiré par le charme d'une amitié qui semblait redoubler de vivacité, je revenais chercher auprès de toi les plaisirs de la cou-
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fiance. Une maladie grave s'est déclarée; on assure pourtant que ta vie ne court point de dangers: deux jours s'écoulent, et tu n'es plus. Hélas! quand tu m'ouvrais ton cœur, quand tu me disais naguère avec un accent particulier : « On ne me connaît pas bien ; la passion première de mon cœur, celle qui m'aurait inspiré les plus grands sacrifices, c'est l'amitié : mes amis Camille-Jordan , de Gérando, j'aurais donné ma vie pour eux sans nul regret ! ils le savaient bien , » ombre chérie , avais - tu quelque pressentiment de ta fin prochaine? Voulais- tu me laisser tes dernières confidences comme des adieux dont le souvenir ne s'efface jamais? Mais non, la sécurité régnait clans ton esprit; les jours d'épreuves ou de douleur étaient passés: tu jouissais de ton riant asile; tu attendais le printemps et des inspirations nouvelles; tu formais des projets de travail et de bonheur ; tu goûtais le plaisir d'avoir
DU rouvrir ta Uiaisop aux amis des lettres;
une autre famille croissait sous tes yeux; au milieu délie tu te sentais deux fois mère. Voilà ce que la mort est venue interrompre si cruellement. Nous avons déposé ici Delille qui aimait l'élégance et la pureté de tes vers; Ghénier, qui rendait une justice si éclatante à ta muse; le chantre d'Éléonore, que tu honorais comme un maître de l'art qui a fait ta renommée. Tu viens les rejoindre, tu viens habiter avec eux une espèce delysée, où sont réunis les princes de la gloire militaire, les prêtres de la science, des artistes célèbres, des poètes illustres, des orateurs fameux, entre lesquels j'aperçois, non loin de cette tombe, ce vertueux Camille-Jordan dont tu me traçois, il y a peu de jours, le portrait avec toute l'éloquence de l'amitié.
Quels regrets tu m'inspiras de n'avoir pas connu cet homme de bien, qui aimait son pays, et qui, jeune encore, suivit avec tant
de sécurité, pendant deux années des plus cruelles souffrances, les progrès de la mort qu'il recelait dans son sein!
Et tes amis vivants ! si je répétais ici tout ce que tu m'as dit sur eux; si je rapportais les expressions de ton dévouement, de ton admiration, comme le sentiment de la perte qu'ils font aujourd'hui deviendrait plus douloureux encore ! Ton amitié ne ressemblait pas aux amitiés vulgaires ; elle avait des qualités dont l'union est rare: la chaleur, l'enthousiasme et la constance. Il est vrai que tii fus heureuse dans tes choix, et qu'une estime sincère nourrissait en toi le feu sacré. La même raison explique la fidélité de tes amis à l'attachement que tu leur avais inspiré. Leur confiance en toi était sans bornes; tu me l'as dit, et j'ai pu le voir. Ils déposaient avec sécurité dans le sein d'une femme leurs plus importants secrets, des résolutions d'où dépendait toute leur destinée, des projets auxquels leur
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vie était attachée. Tu fus souvent pour les plus célèbres d'entre eux un recours, et quelquefois leur conseil. Avec quelques uns, tu bravas les plus grands dangers; tu risquas ton existence pour sauver les jours des autres. Ce sont là des titres d'honneur qui ne périssent pas ; ton nom vivrait même quand tu n'aurais pas touché la lyre fidèle à laquelle Sapho avait confie ses ardeurs.
Le mérite de tes poésies est de peindre toujours des sentiments vrais; sincère en tout, le talent qui exprimait tes inspirations ne pouvait avoir rien de factice. Le commerce des écrivains de Rome, dont tu savais la langue, l'étude des grands modèles des temps modernes, avaient épuré ton goût; mais ton cœur seul te donnait la vérité de l'accent qui se fait sentir dans tes vers. Parny eût avoué plusieurs de tes élégies ; Bertin n'aurait jamais pu égaler l'élégance soutenue et la pureté sans tache qui te recommandent à l'estime des con-
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naisseurs. Si ta reconnaissance n'a point exagéré tes obligations à un homme de lettres célèbre, quel beau titre ce serait pour sa mémoire que d'avoir contribué à former un si beau talent ! Mais non , tu fus l'élève de la nature et des maîtres de l'art profondément étudiés. On te plaçait , dit-on , à côté de Deshoulières ; cette comparaison ne te rendrait pas assez de j u s tice; éloquente interprète de la passion souveraine du cœur humain, tu es la rivale de la muse qui obtint une fois la victoire sur Pindare.
Hélas ! tu nous préparais de nouveaux plaisirs ; tu allais nous donner d'autres poésies où l'on aurait vu éclater tous les sentiments de ce cœur si noble, la vive reconnaissance, la pitié compatissante, l'amour de la patrie, avec les jours qui transportent et ses tristesses qui font presque mourir; la piété tendre et sincère, la religion avec ses espérances immortelles. Mais tu ne verras point le succès de
ton nouvel ouvrage: il eri est presque toujours ainsi de nos projets les plus chers. Maintenant que tu sais le secret delà tombe, dis -nous, ombre chère et sacrée, si la mort est terrible comme nos imaginations la supposent? Elle doit être douce pour toi, qui, loin de liiire jamais du mal à personne, te montras toujours animée d'intentions si bienveillantes envers tes semblables. Dis-nous sur-tout si la mort nous laisse la mémoire des choses de la terre; si les âmes, sorties de leur prison , communiquent avec les autres âmes encore retenues dans les liens du corps; dis-nous que tu nous entends du fond de ce tombeau où tu viens de descendre. Oh! oui, il le faut croire, tu nous entends, tu reçois le tribut de nos regrets, tu jouis de nos larmes, et tu aimes encore ceux que tu as tant aimés! Adieu, ombre chérie! nous nous reverrons; la mort n'est qu'une absence. Sans l'espoir de
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l'immortalité , serait-ce la peine de vivre quelques jours pour souffrir tant de maux, et pleurer si souvent sur des pertes irréparables?