POVR LE BALET DES DIEVX MARINS
Aussy iugeans ces te façon Pour vn trait de quelque leçon Qu'elle auoit eue en vostre escole, Nous en fusmes si satisfaits, Que nous creusmes en sa parole En voyant de si bons effets.
Prenants donc pour nostre Elément Ce lieu si propre au changement, Nous croyons que vostre inconstance Nous peut assurer désormais De nous plaire si iort en France Que nous n'en sortirons iamais.
Grands Arbitres de toutes choses, lusques à quand soufFrirez-vous Que l'Aurore auec tant de roses Se vienne montrer deuant nous :
5 Et que par la route ordonnée
Pour les plus beaux iours de l'année Le Soleil venant tant de fois, Ramené le Mois exécrable Qu'vn Attentat abominable lo Doit rayer du nombre des mois ?
O Destins, il y va du vostre De permettre ainsi sans raison Qu'ils se facent voir l'vn & l'autre Si parez en cette saison,
15 Et qu'auecques tant de licence
Durant l'extrême violence Du plus grand mal que nous ayons.
Ils paroissent sur nostre teste Comme à quelque beau iour de feste
20 Couronnez de tant de rayons.
^ L'Ode à la Reyne parut, avec les dix-huit pièces du Recueil de 1609, dans Les Délices de la poésie françoi se, 16 15, et dans les réimpressions qu'on donna de ce Recueil en 161 8 et 1620. Le poUme ne se trouve dans aucun des autres Recueils poétiques, sans doute à cause de sa longueur, mais l'abbé Goujet en signale une édition indépendante (1611) que nous n'avons pu retrouver.
Voir à la Bibliographie, pp. xxxi et xxxvi.
Las î avec quel meilleur visage Eussent-ils peu nous obliger Si les vents du dernier orage Se fussent passez sans danger, Et que nostre fameux Alcide Guaranty dVn fer parricide, En dépit de ses ennemis Eut acheué tant de miracles Que la voix de tous les Oracles Nous auoit si souuent promis.
Mais de les reuoir à cett' heure, Tels qu'ils nous souloyent esclairer Quand la fortune estoit meilleure, Cela ne se peut endurer :
Vangez-vous donc de ceste iniure Et faisant qu'vne Nuict obscure Pour vn Mois retarde leurs cours.
Fermez-leur à tous deux l'entrée Par où ceste triste Contrée Les voit arriuer tous les iours.
Car helas ! quelle est ta pensée,
Chère Compagne du Soleil,
Si tu n'es du tout insensée.
De luire auec tant d'apareil ?
Il vaudroit bien mieux, claire Aurore,
Pour toy mesme, & pour nous encore
Nous laisser en obscurité.
Et ne bouger des bords du Gange
En ce temps quVn malheur estrange,'
Nous fait tant haïr la clarté.
l86 STANCES
Retourne, retourne en arrière, O belle Reine du Leuant, Et rompant icy ta carrière Ne t'engage point plus avant,
55 Pren cepandant vn peu d'aleine,
Et souffrant, sans te mettre en peine, Que la Nuit auant ton retour Règne ce Mois sans interuale, Demeure auecques ton Cefale
60 Tout ce temps à faire l'Amour.
Et toy, grand Flambeau de ce Monde, Ne te sieroit-il pas bien mieux De passer tout ce Mois sous l'onde Que paroistre ainsi dans les Cieux :
65 Et prouoquer toute la France
Par vne si grande insolance A te maudire désormais Auec plus de haine, & de rage, Que l'on ne fait en ceste Plage
70 Où les gens ne songent iamais.
Et vrayment tu deurois bien craindre, Qu'ayans plus de pitié de nous.
Les Dieux lassez de nous voir plaindre Contre toy n'entrent en courroux,
75 Et qu'oyans comme on te déteste.
Ils ne t'ostent le Char céleste.
Ainsi qu'ils firent autrefois.
Quand tu vins auec la houlette Te loiier aux Vachers d'Admette
80 Pour mener leurs troupeaux aux bois.
Ou qu'eux-mesme à nostre prière Tous les iours ne facent monter Des brouillas contre ta lumière Comme fit le grand lupiter, Lors que tenant la Tessalie Dans les ombres enseuelie, Il disparut d*entre les Dieux Pour voir ceste Nimphe d'Inache, Qui depuis en forme de Vache Fut gardée auecques cent yeux.
Aussy sans aigrir d'auantage, Les Dieux tous prests à nous vanger, Tu deurois dVn aduis plus sage Auoir peur de nous affliger :
Et durant cet Anniuersere Cachant sous vn autre Emisfere Ce fascheux flambeau qui nous luit, Faire en sorte par ton absence.
Que sur l'Orison de la France Tout ce Mois ne soit quVne Nuit.
Mais vne Nuit aussi confuse Qu'elle estoit au commencement, Auant que la lumière infuse Eust distingué chaque Elément, Et telle qu'elle pouuoit estre Quand ce fol qui se fit parestre Si mauuais Cocher à son dan.
Ayant bruslé toute la terre, Cheut frappé d'vn trait de tonnerre Auec ton Char dans l'Eridan.
l88 STANCES
Ha ! Soleil, que toute l'histoire Te fit autrefois vn grand tort De loUer ceste robbe noire Que tu pris quand César fut mort .
115 Car qui ne te croira coulpable
De cet accident lamentable Dont la France s'afflige tant ; S'il aduient iamais qu'on remarque En la mort de nostre Monarque
120 Que tu n'en as pas fait autant ?
Qui ne croira voyant sa vie Sous qui cet Empire éclatoit, Qu'en ton cœur tu mourois d'enuie De le voir si grand qu'il estoit ?
125 Ayant despit que ses louanges
Obligeoient les peuples estranges De le désirer pour leur Roy, Et que sa gloire vagabonde Auoit tant couru par le Monde
130 Q^'^1 estoit mieux connu que toy.
Mais qu'est-il besoin que ie treuue Des raisons d'vn autre costé, Pour montrer vne entière preuue De ta mauuaise volonté,
135 Puis que sans me donner la peine
De chercher plus auant la haine Que nous te voulons reprocher.
Personne ne peut contredire Que l'Espagne ne te retire
140 Tous les soirs chez elle à coucher ?
Autrement n'est-il pas croyable Sans quelque grande inimitié, Qu'en ce malheur si pitoyable Ton cœur n'ait point eu de pitié :
Voyant la France toute preste De se perdre en ceste tempeste, Ainsi que l'on voit loin du port Vne Nef des vents agitée Dessus vne Mer irritée Apres que son Pilote est mort ?
Helas ! non, il n'est pas possible Qu'vne autre que toy seulement En ce desastre si sensible N'ait point eu de ressentiment, Ny pleuré de voir tant de larmes, Dont ainsi qu'auecques des charmes Les Mutins furent amollis Par ceste grand' Reyne esploree, A qui nous deuons la durée De l'Empire des Fleurs de Lis.
O digne, & céleste Princesse, N'est-il pas vray qu'il eut gemy Vous voyant si fort en détresse S'il n'eust esté nostre ennemy ?
Et qu'il n'eust pas eu le courage De voir vn si parfaict visage.
Des beautez l'vnique séjour, De frayeur deuenir plus blesme Et plus troublé qu'il n'est luy mesme.
Alors qu'il s'éclipse en plain iour ?
igO STANCES
N'auourez-vous pas, ô grand' Reine, Que les Rochers plus doux que luy Prirent alors vne Ame humaine Pour compatir à vostre ennuy,
175 Et qu'il faut conclure à sa honte.
Qu'ayant tenu si peu de conte De vous plaindre en cet accident, Il doit estre plus dur encore Que ne pensoit Anaxagore
180 Qui le creut vn cailloux ardent ?
Que si la Muse qui m'inspire A dépeindre icy vos douleurs.
Me permettoit de les décrire Auec d'assez viues couleurs,
185 En ceste ardeur qui me transporte,
le les peindrois de telle sorte, Qu'vn iour ceux qui liroient mes vers Croiroient qu'après ceste auanture.
C'est en dépit de la Nature
190 Q^'^^ ^^^^ encore à l'Vniuers.
Car on verroit par vostre pleinte, Auec de secrets mouuemens.
Tout vostre Louure en son enceinte S'esbranler en ses fondemens,
195 Et se détacher de sa place.
Comme sous ce chantre de Thrace Qui perdit sa femme deux fois, On vit les montagnes voisines Se déprenans de leurs racines
200 Se laisser mener à sa voix.
Vous mesmes y seriez portraicte Non plus auecques vos attraits De qui pour quelque grand' défaite Les amours empruntent leurs traits :
Mais telle qu'Appelle, ou Tymante Eussent peint ceste chaste Amante, Qui se pasmant à tous les coups Sans pouuoir estre consolée Fit dans soy mesme vn Mausolée Aux cendres de son cher Espoux.
Ces belles roses incarnates Dont le Ciel, ouurier nompareil, Forma vos léures délicates N'auroient plus l'éclat si vermeil, Ceste belle face adorée DVn long ennuy décolorée N'auroit plus de si viues fleurs :
Et de vos beaux yeux tous humides Deux sources de perles liquides Couleroient en guise de pleurs.
En après peignant ces grands voiles.
Triste & piteux habillement
De ce beau Chef, dont les Estoiles
Seroient vn plus iuste ornement.
Vous sembleriez ceste Courriere
Oui de iour cachans sa lumière
N'éclaire iamais que le soir.
Quand durant les nuicts plus funèbres,
S'afFublant toute de ténèbres.
Elle n'ose se faire voir.