‹ Œuvres poétiques: Pernette; le livre d'un pèreChapitre 10 sur 117 · PIERRE ET PERNETTE · texte numérisé non relu

PIERRE ET PERNETTE

Sur les moDts dentelés un trait de feu serpente A l'orient ; la nuit règne encor sur leur pente. Entre les sommets noirs et le ciel qui rougit Le sillon d'or au loin s'élance et s'élargit. Tout à coup, émergeant d'une cime encor sombrj, Laissant la plaine immense et les coteaux dans l'ombre. Par-dessus les brouillards, le disque du soleil Darde aux monts opposés des teintes de vermeil . La tête des sapins s'embrase la première ; Toute la forêt baigne, enfin, dans la lumière; Aux angles des rochers la flamme en se heurtant Fait jaillir du granit un rayon éclatant.

Un homme assis là-haut, immobile, en extase.

4^ FBailBTTE.

Comme un bronze au soleil brille sur cette base ; Le torrent lumineux s'écoule devant lui, Et bientôt à ses pieds toute la plaine a lui.

Le regard du songeur descend avec l'aurore Vers un petit clocher dont la flèche se dore ; Et les toits entrevus d'un village lointain Rougissent à travers les vapeurs du matin.

C'est Pierre, et chaque jour il vient sur cette roche, Aux confins de ce bois d'où la plaine est plus proche. Loin de ses compagnons, là, rêveur, sans témoins, Il voit les deux manoirs, ou les devine au moins. Et, poursuivant du cœur une double chimère, Il cherche à l'horizon et Pernette et sa mère.

Un bruit dans les genêts, un joyeux abolment, A ce demi-sommeil l'arrachent vivement.

Il regarde : un chien fauve, aussi prompt qu'une flèche, Jusqu'à ses flancs bondit, flaire ses mains, les lèche.. A ses transports, l'ami bien vit« est reconnu. Mais quel hasard? Si loin ! Comment est-il venu? Lui qui ne quittait pas l'ombre de sa mattresie ! Et Pierre longuement le flatte et le caresse, Ému d'un vague effroi pour ses chères dmourt, Et d'un rêve plus vif croyant songer toujours.

Mais est-ce un rêve ? Au coin de ce bouquet de hêtra, Sous sa forme élégante il la voit apparaître Sur les rochers légère et svelte, et s'élevant Comme un joyeux fantôme apporté par le ytûU Ébloui de surprise, enchaîné dans son gîte, Il sourit au signal du nsouchoir qu'ello tgltt.

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Sans faire un pas vers elle... il craindrait de troabler La Tîsion furtive et prête à s'envoler.

A peine, en l'éveillant, au long cri qu'elle pousse, La chère voix l'arrache à cette erreur si douce. Muet, les bras ouverts, il hésite et ne croit Qu'an milieu du baiser qu'il donne et qu'il reçoit, Quand tous deuK, enlacés comme l'orme et le lierre^ Eurent bien dit les noms de Pemetteet de Pierre !

Et ce furent des pleurs, des mots à demi-voix. Brisés par les sanglots et renoués vingt fois. Des cris et des soupirs, la douleur, l'amour tendre... Ineffable concert, hymne qu'on ne peut rendre; Pas plus qu'en de vains sons, en des mots sans couleur On n'exprime la sève et l'arôme des fleurs.

Qu'on ne fait circuler dans l'image inutile Les clartés de l'aurore et sa chaleur subtile. Qu'on ne peint le bruit vague et les rythmes secrets Et la fraîcheur du soufiQe émanés des forêts.

La sainte explosion du cri de la nature Entre ces coeurs vaillants fut brève autant que pure ; De leur ivresse austère ils sortirent joyeux ; La trace de ces pleurs s'effaça de leurs yeux. Tous deux redevenaient maîtres de leur courage, Et Pemette, en ces mots, accomplit son message :

« Ami, je ne viens pas t'apporter de l'espoir; Le motif est amer de notre doux revoir, Hélas ! et ce n'est point pour ce charme d'une heure Que j'ose ainsi laisser mon père et ma demeure. Rien ne présage encor notre lune de miel;

C*e8t l'éclair qui nous luit, et non pas l'arc-en-ciel. Sur vou8^ sur ces forêts^ sur notre cher village S'amasse et va gronder un formidable orage.

Notre sage pasteur n'agit pas au hasard ; Je te parle en son nom et je viens de sa part : Voici que des soldats, sous un chef dur et sombre, Vers le bourg, disait-il, marchent en très grand nombre;. Comment feront, là-haut, pour éviter leurs coups, Tous ces pauvres enfants, traqués comme des loups? »

Pierre sourit et dit : « Viennent l'homme et sa bande ! La montagne est bien haute et la forêt bien grande ! Fussent-ils plus de mille à fouiller dans nos bois, Nos sapins sont encor plus nombreux mille fois. Nous 7 pourrons braver les hordes qu'on nous lance, Rien qu'en leur opposant cette ombre et ce silence. Vers nos derniers sommets, s'ils nous suivent trop loin. Nos rocs, pour les broyer, descendront au besoin. Chaque arbre des sentiers recèlera sa foudre. N'avons-nous pas, comme eux, du plomb et de la poudre ? Partout, n'avons-nous pas d'invisibles amis?

Un aide nous viendra des échos endormis \ Les vents nous parleront une langue secrète.

Conseillant aux bannis l'attaque ou la retraite. Pâtres et bûcherons, les forêts, les oiseaux, Tout conspire avec nous, jusqu'aux chiens des hameaux. Je ne crains sur ces monts soldats ni capitaines; Une force m'y vient du granit et des chênes.

La terre où je suis né ne me trahira pas ; Je me sens secouru par elle, à chaque pas.

Tant que ces vieux rochers se tiendront sur leur basey J'y resterai debout, si le ciel ne m'écrase !

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Mais qu'un seul jour, traîné dans un exil fatal. Je respire un autre air que ce bon air natal, Que je cesse de voir^ là-bas, nos plaines grises, De compter par leurs noms ces bourgs et ces églises, De me dire, en songeant à ma mère, au manoir. J'y serai, sM le faut, et j'y mourrai, ce soir; J'entendrai dans mon cœur si Pernette m'appelle. Je veillerai d'ici sur son père et sur elle... Qu'on m'arrache au pays, à ma vieille maison. Qu'on me donne un palais, un camp, une prison. Alors, chef ou soldat, que la mort me délivre, Je ne suis plus un homme, et je ne veux plus vivre ! »

Heureuse de le voir, dans ces lieux faits pour lui. Si ferme à supporter le péril et l'ennui, La vierge résolut, en s'armant de courage.

De lui dévoiler tout, la ruine et l'outrage; Elle commença donc :

« Si, du haut des rochers, Tu vois jusque chez nous, en comptant ces clochers. Sache que sous mon toit la famille est complète ; C'est là qu'il faut chercher ta mère avec Pernette. Nous n'aurons qu'un foyer pour mieux parler de toi. Le tien était tombé sous leur méchante loi; Car, ne pouvant saisir, tuer le réfractaire.

On chassa les parents du chaume héréditaire Les murs sont démolis, le sol est ravagi.

Et, s'il perd un soldat, l'empereur est vengé ! »

Pierre entendit : ses yeux d'un fauve éclair brillèrent; De son front, de son cou les veines se gonflèrent ;

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