VI
Entre ses doigts crispés trembla légèrement Son fusil ; il garda le silence, un moment.
Puis, d'une voix tranquille et sans parole amère :
c( Béni soit Dieu qui donne une fille à ma mère,
Et, bornant de mon cœur l'inquiet horizon,
L'enferme tout entier dans ta seule maison !
Ma mère avec orgueil vit chez ma fiancée;
Nous n'aurons plus qu'un toit n'ayant qu'une pensée ;
Et, quand je t'y suivrai, j'y serai tout joyeux
D'y voir naître mes fils où naissaient tes aïeux.
Un jour nous reviendrons à des labeurs prospères.
Je veux faire œuvre d'homme ainsi qu'ont fait nos pères ;
Heureux ou malheureux, je me sens assez fort
Pour aider de ma main ou combattre mon sort.
C*est un lâche, il n'est bon qu'à servir sous des maîtres,
Celui qui laisse choir le toit de ses ancêtres ;
Qui ne sait ajouter, par son propre travail.
Un arbre à leur forêt, un bœuf à leur bétail ;
Qui d'un arpent de pré n'élargit pas leur terre
Et s'assied sur leur mur sans y mettre une pierre.
Mon toit s'est écroulé sous les coups des méchants.
Pour me racheter d'eux j'ai dû vendre mes champs ;
Mais je rebâtirai plus solide et plus grande
Notre antique maison, afin que j'y commande.
Je veux être un aïeul et fonder à mon tour,
Et les fils de nos fils me béniront on jour. »
Pemette rayonnait! Admirer ce qu'on aime, N'est-ce pas un triomphe, une fierté suprême! Elle dit :
PIBItRE ET PERlfETTE, 5I
« Je savais, ami, ce que tu vaux Lorsque je t'ai choisi parmi tant de rivaux.
Mon Pierre est un vaillant ! Bienheureuse est la femme Qui trouve en son époux honneur et force d'âme; Qui, soumise à sa loi, peut, en obéissant, S'appuyer sur un cœur si juste et si puissant! Je t'ai pris à jamais pour maître ; et je me vante D'être mieux qu'une reine en restant ta servante. Je t'aime d*un amour et de fille et de sœur Dont je ne puis sonder l'ivresse et la douceur. Toi, le gai compagnon de mes jeunes années, A travers tous ces jeux où nos amours sont nées. Toi, si joyeux, si jeune, et de si doux aspect, Tu me remplis souvent de crainte et de respect! Lorsqu'à ton bras, feignant quelque frivole envie, J'ordonne en souriant et je me vois servie, Dans la folle gaîté qui s'échange entre nous. Parfois, je me sens prête à tomber à genoux.
Peut-être que mon cœur, plus soumis à l'usage. Devrait, même à tes yeux, se voiler davantage; Mais, si je me taisais, dans tes jours attristés. Quelle voix te dirait ces douces vérités.
Écarterait d'un mot tout le fiel qui t'abreuve ? Qui donc viendrait en aide à cette longue épreuve?... Mais laissons le malheur s'épuiser dans son cours Et restons enlacés fermement, pour toujours. »
Debout, en plein soleil, sur une roche étroite, Pierre vers l'orient étendit sa main droite.
Et, prenant les forêts et les cieux à témoins. Il dit :
« Va^ de ton cœur je n'espérais pas moins ;
Dieu me l'a grand ouvert et je l'ai sv. connaître. J'y lis mieux qu'en moi-même et plus avant peut-être ; Et, comme il n'en est pas d'aussi doux, d'aussi pur, Nul ne sait mieux aimer et d'un amour plus sûr. Mon exil peut durer; mon errante existence Fatiguera ces monts sans lasser ta constance. Attisant le foyer, ou filant sur le seuil, Pernette m'attendra, près de ma mère en deuil. Je compte sur sa foi, plus solide et plus forte Que le granit sacré du rocher qui me porte.
La terre où je suis né me fermera ses bois, Leurs feuilles tomberont et renaîtront cent fois. Les sources tariront ou fuiront de ma lèvre, Avant que de son miel ton amour ne me sèvre, Et ce sol, pas à pas repris par un vainqueur, Me manquera plutôt que ton cœur à mon cœur. »
C'était un de ces jours de lumière si pure
Que l'œil jusqu'à Dieu perce à travers la nature;
On respire avec l'air l'espérance et la foi.
Sur ces vives hauteurs où Thomme se sent roi.
Le vent léger et frais, l'odeur de la résine,
Les intimes rumeurs de la forêt voisine,
Les lointains entrevus, là-bas, à l'orient,
Un éclair d'infini qui passe en souriant.
Tous ces flots de musique et de couleur intense
Dans nos flancs élargis centuplent l'existence.
On se sent un pouvoir égal à tout désir;
On tendrait vers les cieux la main pour les saisir;
Et l'on croit, dans son cœur qui se gonfle et ruisselle,
Que l'on va concentrer la vie universelle.