VI
J06 LE LIVRE d'un PÈRE.
Montez ju$qu*où visait le rêve de vos pères ; Et sans rien accepter de ce temps odieux, Tâchez, dans vos combats, sous des astres prospères. De venger notre injure et d'absoudre nos dieux.
Prenez la voie étroite, et pour prix de vos peines. En plein azur, assis sur ce rocher vermeil, Attirez de vos mains, vers ces hauteurs sereines, Mon âme qui vous suit du côté du soleil.
Encor quelques degrés franchis de ce pas ferme. Et de l'âpre escalade ils atteindront le terme. Le sommet désiré va leur livrer ses fleurs.
Des cieux mélangés d'ombre et de chaudes couleurs. Le soleil plus rapide embrase au loin la voûte : Il s'abaisse ; on dirait qu'il veut, las de sa route^ Choisir, pour s'y poser dans le calme du soir. Ce faîte où deux enfants ont rêvé de s'asseoir. Du rocher qui flamboie aux deux coureurs que j'aime, Mesuré par mes yeux, l'intervalle est le même Qu'entre ce trône ardent et les pieds d'or du Dieu. Le terme de la course apparaît au milieu.
Or, songeant au duel de Jacob et de l'ange, Moi j'assistais d'en bas à cette lutte étrange.
Cependant les troupeaux, les hommes de labour,
l'escalade. 307
Se hâtent vers la plaine avant la fin du jour. A travers la bruyère et les taillis en pente, Sur la roche inégale où le sentier serpente.
Les chèvres, les brebis, les vaches au poil roux, Passent en longue file en contournant les houx. Des rebords du plateau jusque vers la colline Tinte à chaque détour la clochette argentine. Voici, tout près de moi, le chien et le berger. Je n3 suis plus pour eux un bizarre étranger. Le vieux pâtre interrompt sa ballade ingénue; Il s'approche, il m'adresse un mot de bienvenue. Il sait de quoi je songe, et, d'un geste joyeux. Lève un bras vers la cime où se tournent mes yeux. Il sourit, et, flattant l'orgueil qui me travaille. Il vante de mes gars la souplesse et la taille ; Et jamais à mon cœur, jamais si douce voix Ne vaut ce mâle éloge en son rude patois.
Mais le soleil déjà touche à l'ardente roche, Et le basalte aigu s'enflamme à son approche. Tout à coup, s'affaissant sur le sombre plateau, — Comme un bloc de fer rouge écrasé du marteau S'éparpille en éclairs contre la noire enclume, — L'astre en feu rejaillit, et tout l'azur s'allume. Or, du même coup d'oeil qui saisit dans les airs Les jets de l'incendie et le vol des éclairs, J'aperçois, dessinés en silhouette noire.
Mes gars, les bras levés en signe de victoire. Voilà le globe d'or descendu derrière eux.
Un trait rouge a bordé le profil ténébreux Du rocher dominant la montagne aux flancs sombres. Dans le ciel bleu je vois s'agrandir les deux ombres ; Et, de là-haut, deux cris serrds et triomphants
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M'apportent le salut et l'orgueil des enfants.
Alors, bénissant Dieu de mon œuvre achevée,
Heureux d'ouvrir l'espace à ma chère couvée,
Je songe que le jour du combat va venir
Pour eux, et qu'il s'agit pour moi de bien finir ;
Et je me réjouis par-dessus toute chose,
De laisser après moi des soldats à ma cause.
Au droit, à l'idéal, à tout ce que je crois ;
Des fidèles, enfin, au Dieu mort sur la croix.
Le passé disparait dans ce rêve suprême,
Et je sens tout mon cœur, détaché de moi-même.
S'envoler vers mes fils dans ces champs lumineux,
Pour vivre de leur vie et s'absorber en «ux.
Avril 1866.
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