‹ Œuvres poétiques: Pernette; le livre d'un pèreChapitre 15 sur 117 · PIERRE ET PERMETTE · texte numérisé non relu

PIERRE ET PERMETTE

Disparus de leurs yeux, sortaient de teors pensées. Ils marchaient seul à seul et, dorant tout un jour^ Rien n'exista pour evx qu'eux-mêmes et l'amour. Un tel jour brille au loin, à travers les ans sombres, Comme nn lac pur au sein des forêts pleines d'ombre, Aux fentes d'un cachot, comme un pan de ciel bleu, Porte ouverte à l'espoir pour voler jusqu'à Dieu.

Tandis que leur amour, promené sur les cimes. Aux splendeurs du dehors mêlait ses voix intimes, L'heure au pied trop rapide et maintes fois trop lent S'éloignait de midi sur l'horizon brûlant ; Aux promeneurs lassés faisant, après leur course, Désirer le repos, l'ombre et l'eau de la source.

Au bord d'un large puits qu'abrite un rocher noir, Sous les pins et les ifs ils revinrent s'asseoir; Et tandis que Pernette un moment s'y repose, Vers le camp, bien muni de pain, de toute chose. Il court ; de ses amis l'art joyeux et frugal Avait du jeune chef préparé le régal.

Bientôt près de la source il vida la corbeille. Or, durant ce temps-là, Pernette, active abeilie, Butinait sur le sol sans épargner ses pas :

Fraise, airelle et noisette égayaient le repas. Et le petit panier aux deux anses légères Qui court si loin, au bras des bonnes ménagères, En quittant la maison, porté sous le manteau. N'avait pas oublié conserves et gâteau :

Ce fin gâteau, plié d'une blanche serviette.

Que Pierre aime si fort, que fait si bien Pernette ! Pétillant comme un vin, fraîche comme un glaçon.

60 PERNETTB.

La Fon/ort ^ leur offrait sa piquante boisson,

Qu'aiguisent mille sels qu'un léger gaz amorce,

Eau propice à la soif et réparant la force. 4

Ainsi coula pour eux, dans ce vert paradis, Le goûter, aussi long, aussi gai que jadis.

Rire, projets charmants, douces taquineries Brodaient, comme autrefois, les longues causeries; Si bien qu'a ce soleil, dans leurs cœurs éblouis. Les sinistres pensers s'étaient évanouit.

De larges blocs moussus, d'où l'eau filtre et s'échappe

Leur offraient et le banc et la table et la nappe.

Et de la source heureuse encadraient le miroir, |

Les conviés souvent s'y penchaient pour s'y voir; i

Le ciel s'y reflétait tout bieu, pur de nuages.

Et de son vif azur bordait ces deux visages.

Des lèvres et des yeux mille signaux charmants

Couraient sur ce cristal entre les deux amants.

Tout à coup, le miroir s'agite : une tempête

Dans l'étroit océ^ frémit sous chaque tSte;

Un fluide animé, montant du fond de l'eau.

Efface en bouillonnant le gracieux tableau.

Alors, on s'écriait ! L'œillade et le sourire

Se disaient de plus près ce qu'ils avaient à dire;

Les deux fronts se touchaient, mieux que sur le flot clair;

Et les baisers cessaient de se perdre dans l'air. j

Quand le soleil, doublant l'ombre qui se projette,

I. Nom populaire des sources d'eau minérale et gazeuse très communes dans le Forez.

PIERRE ET PER NETTE. 6l

Ordonna le retour à la sage Pernette, Ils partirent légers, sans larmes, pleins d'espoir; Comme s'ils étaient sûrs, demain, de se revoir, Comme s'ils avaient là, près de cette fontaine, Leur pain de chaque jour et leur table certaine. Comme s'ils avaient vu, sous ces arbres heureux, Un autel nuptial déjà dressé pour eux.

Jusqu'aux chemins frayés, bornes de son empire, Pierre s'aventura, heureux de la conduire; II dépassa les champs perdus le long des bois Oii le seigle aux genêts succède quelquefois;- Puis, l'ornière des chars lui marqua les limites Des douces régions au proscrit interdites.

Ils laissaient le soleil et les monts derrière eux. L'astre, à demi couché, jetait ses derniers feux; L'ombre des voyageurs, oscillant sur le chaume, S'allongeait à leurs pieds comme un vague fantôme. Pernette, l'ayant vu, s'arrêta brusquement, Tressaillit et serra le bras de son amant.

Pierre sentit au cœur quelque chose de sombre. Mais sourit, et lui dit : « As-tu peur de ton ombre? Et, la baisant au front, ajouta : « C'est le lieu Où sera le revoir que nous promet l'adieu. »

L'adieu se fit, profond, muet, dans une étreinte. Sous les fleurs de ce jour avait dormi la crainte; Mais chez la douce enfant elle éclatait soudain, Dès qu'ils eurent franchi le seuil de leur Éden. Les périls oubliés, les ennemis sans nombre Se dressaient à ses yeux épouvantés d'une ombre.

62 PERNETTB.

Il fallut que Tami, prêt lui-même à pleurer, Souriant, suppliant, la forçât d'espérer; Lui montrât, de partout, d'infaillibles présages, Et, conscrit de vingt ans, parlât comme les sages. Il finit par ces mots :

« J'ai maint avis secret.

On en sait moins an boorg que nons dans la forêt. Partant de loin, des lieux où notre sort s'agite, De bannis en bannis les nouvelles vont vite.

L'homme qui tient sous lui le peuple gémissant Et qui change l'Europe en une mer de sang, Celui dont les limiers, chasseurs de chair humaine, Me traquent dans ces bois et m'ont pris mon domaine. Chancelant sur ce trône où d'autres vont s'asseoir. S'écroulera demain, et peut-être ce soir.

Alors, libres et fiers dans le village en fête, Nous qui l'avons bravé nous lèverons la tête; Et ses camps, nos forêts, ses cachots noirs et sourds Rendront leurs fiancés aux filles de nos bourgs; Les cloches sonneront, et Pierre, sans remise, Conduira triomphant sa Per nette à l'église. »

Que la joie est facile aux âmes de vingt ans, Et qu'un triste horizon s'égaye en peu d'instants Quand parle un amoureux, lui qui sait toute chose, Et qu'il peint l'avenir, et qu'il voit tout en rose! Comme on admire en lui l'esprit supérieur.

Et combien ses raisons s'imposent vite au cœur! Pernette, en l'écoutant, accueillit la lumière; Elle crut, elle vit tout ce que voyait Pierre. Souriant de sa peur, elle essuya ses yeux.

PIERRE ET PERNBTTE. tfj

Les baisers du départ furent presque joyeux^ Comme ceux que le soir, au hameau, sur la porte, Donne, et que le matin fidèlement rapporte.

Le retour au manoir s'acheva promptement, Dans le foyer joyeux flamba le gai sarment; Bien avant dans la nuit, à sa clarté légère, Chacun voulut ouïr la vive messagère.

Laissant le coup du soir dans son verre oublié^ Attentif, à son banc Jacqaes semblait lié; Pour la première fois, la douce Madeleine Achevait sans pleurer son écheveau de laine ; Et, malgré maints récits, maints avis différents, L'espoir contagieux gagna les vienx parents.

Toi, maintenant, sommeil, sur la blanche couchette. Viens, en un rêve heureux, dans l'âme de Pernette, Prolonger cet espoir que tu sais embellir; Quand luira le soleil, peut-être il doit pâlir! Toi, dont le bras, souvent, pèse aux flancs qu'il caresse, Sommeil, parfois si dur à la triste vieillesse, Toi qui, dans les palais, ou les humbles réduits, De tant de jours cruels fais tant d'atroces nuits. Ouvre à cette jeune âme un horizon paisible.

Sommeil de l'âge heureux qui rend le ciel visible! En tableaux pleins de grâce et de sérénité.

Peins-lui les souvenirs de ce jour enchanté.

Sur la place, à travers un peuple qui l'assiège, Fifres et violons précèdent le cortège ; Il fait soleil : partout des fleurs et des rubans ; Dans la rue, à l'église, on monte sur les bancs;

64 PBRNETTE.

De fleurs et de rameaax les dalles sont chargées; Le large plat d'étain verse à flot les dragées; Le gai carillonneur sonne ses plus beaux airS; Cloches et pistolets, des cierges, des cieux clairs, L'encens, l'odeur des pins, le souffle de la brise, Les troncs de la forêt, les piliers de l'église. Hier et demain, mêlés en tout confusément, Lui versent dans ce rêve un même enchantement. Pierre est là, sérieux, lumineux, haut de taille, En costume à la fois de noce et de bataille, Armé de son fusil, fleuri de son bouquet.

L'autel est un rocher, l'église est un bosquet. On se met à genoux sur un banc de bruyères.

Des cantiques d'oiseaux terminent les prières. Mêlé d'azur, de fleurs, de neige et de soleil. S'étend sur les époux un poêle sans pareil ; Nulles visibles mains ne portent ce nuage; Le bon curé paraît, des pleurs sur le visage, Dans une chape d'or, sans poser sur le sol.

Des ramiers à l'entour se croisent dans leur vol. Il parle, et de ses voix un torrent l'accompagne. Le soleil va passer derrière la montagne ; Le prêtre étend sur eux ses mains et les bénît ; Le couchant rougit l'herbe et l'autel de granit; Les cierges soot éteints, le rocher devient sombre. L'église et la forêt, tout s'efface dans l'ombre. Le sommeil s'épaissit... Et, du rêve joyeux En s'éveillant, Fernette avait des pleurs aux yeux.

CHANT GINQ^UlèME

Page 1