‹ Œuvres poétiques: Pernette; le livre d'un pèreChapitre 19 sur 117 · L INVASION · texte numérisé non relu

L INVASION

Fière de ce vaillant qui possédait son cœur, Elle ne doutait pas de le revoir vainqueur :

Pierre est toujours certain d'accomplir ce qu'il ose ; Dieu ne saurait faillir à cette juste cause I Et la vierge au front pur, debout comme un guerrier, Semblait prête à combattre au sortir de prier.

Le soldat rayonnait aux ardears de sa fille.

Lui seul, depuis trois jours, attristait la famille; Sombre, le vieux coursier rongeait tout bas le mors ; L'espoir de ce grand coup l'allégea d'un remords.

a Enfin, dit-il, voilà que nos fils sont des hommes ! Ils sentent comme moi cet opprobre où nous sommes. Des soldats étrangers sont maîtres du pays!

Non, je ne veux plus voir, dans nos bourgs envahis. Ces habits odieux, ces sabres qu'on y traîne! Ils fuyaient devant nous, conscrits armés à peine ! Marchons ! donnons la chasse à ces vils animaux; Il suffira contre eux des fourches et des faux. Qu'on sonne le tocsin, que Pierre nous commande ; Moi, soldat de Moreau, je serai de la bande ! »

Le sort était jeté, chacun de nos amis Aux soins accoutumés se fut bientôt remis.

Offrant la lourde broche au sarment qui pétille, Veillant à tout, passant du rosaire à l'aiguille, La mère au coin du feu, sobre de longs discours, Travaillait et priait, triste comme toujours.

Prompt à suivre son cœar, malgré sa tête grise,

Le médecin jugeait au fond leur entreprise, Mais, tout heureux d'agir, retrouvait à la fois Sa bonté joviale et son esprit narquois ; Et, pour rompre le cours de toute sombre idée, De mille mots piquants harcelait l'accordée.

Pour son office à lui, dans l'œuvre de demain^ Il dispose à l'écart ce qu'il a sous la main ; Et, par lui, la maison voit s'envoler loin d'elle Les noirs pressentiments que sa gaîté flagelle.

Jacques, prêt à l'assaut du Cosaque hideux.

Fourbissait dans un coin sou fusil de Tan deux.

Pernette offre à chacun son aide intelligente Et va de l'un à l'autre, accorte et diligente. Portant son vif esprit, son cœur que rien n'abat, Des travaux du ménage aux apprêts du combat.

C'est ainsi, chaque porte étant bien vetrouillée. Qu'entre ces vieux amis se passait la veillée ; Le bon docteur disait :

« Mon poste est près de vous.

N'ayant femme au logis dont le cœur soit jaloux, N'ayant fille ni fils dont le sort m'inquiète, Je suis jusqu'à demain l'amoureux de Pernette. »

La nuit marchait; déjà, sur le toit d'à côté, D'un ton strident et fier le coq avait chanté; Un taureau matinal mugissait dans l'étable, Quand le clocher lança le signal redoutable.

Un coup de feu partit... Tous quatre, à ce moment, Se levèrent d'un bond dans leur tressaillement*

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Sur les yenx enflammés les sourcils se froncèrent^ Sans dire un mot le père et Penfant s'embrassèrent

Pernette au vieux soldat présenta, d'un bras sûr, Le fusil consacré debout contre le mur ; Un grand signe de croix arma ces fortes âmes, Et Jacques s'élança vers le bourg.

Les deux femmes Tombèrent à genoux ; bientôt, se relevant, L'ouvrage entre elles deux se pressa comme avant. Fil à fi], sous leurs doigts d'où la neige s'échappe, La charpie en flocons s'entassait sur la nappe ; Et du rosaire ami le récit alterné Murmurait vivement sur leur lèvre égrené.

Dans la salle à grands pas, distrait, baissant la tête, Le docteur songe et va, puis tout à coup s'arrête, Baise Pernette au front ou lui serre la main, Répond à leur prière et reprend son chemin.

Scrute, l'oreille au guet, comme au lit d'un malade, Les bruits et les détours que fait la fusillade. Il combine, il s'eflbrce, en mains calculs divers. D'augurer le succès des siens, ou leur revers. Enfin, il n'y tient plus!. le brave homme s'élance. Pour le champ du combat déserte l'ambulance ; Car il veut du péril rapprocher le secours.

Or les coups devenaient plus lointains et plus sourds.

h peine il disparut, que la porte rouverte Rendait un ami sûr à la maison déserte :

Dans le trouble commun le pasteur en éveil

Savait bien où porter et l'aide et le conseil.

Et, contre l'ardeur vaine ou l'effroi des batailles,

Il venait raffermir ses plus chères ouailles.

Là-bas tout allait bien : habilement surpris, Les étrangers cédaient le bourg à nos conscrits, Laissant plus d'un cadavre étendu sur la route. Je ne sais quel fantôme achevait leur déroute ; Ils doutaient de leur force, eux, vaincus tant de fois, Ils tremblaient de marcher sur le vieux sol gaulois.

Le château regorgeait de captifs pris au piège. Sur la place du bourg, rentrés à grand cortège. Les vainqueurs, les proscrits, doublement délivrés. Des parents,, des voisins s'avançaient entourés. Dans le bruyant orgueil d'un triomphe rustique, La foule grossissait d-vant l'église antique. L'aurore flamboyait sur le clocher vermeil; Et, sur sa croix de fer, doré par le soleil, L'oiseau sacré, le coq joyeux de cette gloire, Semblait battre de l'aile et chanter la victoire. La jeunesse acclamait son chef aux longs cheveux. C'étaient de toutes parts des cris, des chants, des vœux a Pierre avait tout conduit, aussi vaillant que sage ! Pierre est le capitaine, est le roi du village! » Et, comme en souvenir du sacre d'autrefois. Tous les bras enlacés lui faisaient un pavois.

Or, quand il descendit de ce trône éphémère, C'était sur le sol même oti le toit de sa mère, Où les murs des aïeux rasés par l'empereur De l'homme impitoyable attestaient la fureur.

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On reconnut la place, et, du cœur populaire, Un cri partit mêlé de joie et de colère ; On tenait la vengeance au bout de tant d'affronts ! « Pierre, disaient-ils tous, nous la rebâtirons. »

Mais l'orgueil du combat ayant jeté ses flammes, De plus tendres besoins s'emparèrent des âmes; Sous le toit de famille activement orné Chacun des chers proscrits fut bien vite entraîné. Les nappes de Noël par les soeurs étaient mises; Le vin vieux fut versé par les jeunes promises. Partout c'est triple joie, et l'on fête, à grand bruit. Les amis restaurés et le tyran détruit.

Et l'étranger vaincu, dans sa terreur subite, Laissant le pays fier et libre par sa fuite.

Muse des grands sommets et des petits manoirs, Qui sur le vieux tilleul te poses tous les soirs. Oiseau des vieux jardins et des vieilles tonnelles, Muse des prés, des champs, des ruches maternelles. Si doux que soit ton miel fait des fleurs de nos bois. Si généreux le sang de la vigne où tu bois.

Si purs que soient tes vers notés sous les charmilles, Pris aux souffles du ciel, aux voix des jeunes filles. Devant ce cher logis, avec tous tes trésors.

Tu te secs inégale à peindre ses transports.

Quand Pierre sur le seuil, arrivant hors d'haleine. Embrassa tout en pleurs Perneite et Madeleine! L'hymne en nous qui se chante à de pareils instants, La page qui s'écrit dans les cœurs palpitants. Nulle main, nulle voix, nul effort du génie.

N'en traduiront jamais l'ineffable harmonie;

8o PERMETTE.

Tu peux en esquisser à peine un léger trait, Car l'âme d'une mère en garde le secret*

Dans le foyer, fêîant le retour d'un convive. Jaillissait des vieux ceps une clarté plus vive. Que de joyeux sarments s'étaient là consumés Sans tirer un rayon des visages aimés !

Ce matin, la splendeur du brasier qui flamboie N'égale pas des yeux la lumière et la joie; Le soleil au vitrail éclate en ce moment; Chaque angle du manoir à son rayonnement; On lit sur chaque meuble et sur chaque muraille, Le retour de l'enfant et l'heureuse bataille.

Pas un ami ne manque au toit hospitalier, Nul anneau n'est rompu du cercle familier; On se retrouve enfin ! Ah ! l'épreuve était rude ! Chacun reprend sa place et sa chère habitude.

Jacques, tout fier encor, les regards enflammés, Suspend son vieux fusil aux clous accoutumés.

Sous son rire gaulois, cachant de grosses larmes, Le jovial docteur est déjà sous les armes.

Et darde aux jeunes gens, avec un trait moqueur, Les mots les plus amis et les plus doux au cœur.

Des soins multipliés occupent Madeleine.

Forte à dompter la joie aussi bien que la peine, Laissant aux fiancés l'ivresse du retour.

Elle a pris pour sa part les travaux de ce jour. Sous sa main la maison, fêtant le jeune maître.

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Donne tout ce qu'elle a de rustique bien-être; Et devant le festin les heureux combattants Purent s'asseoir bien vite et discourir longtemps.

Après l'épanchement des intimes pensées, Les mille questions par l'absent adressées^ L'histoire du logis, des champs et des travaux, Les détails répétés qui sont toujours nouveaux, Il fallut, sérieux comme en conseil de guerre, Discuter et juger la victoire de Pierre, Et prévoir et parer les coups de l'ennemi, Et ne pas s'endormir à le croire endormi.

De son premier combat, salué par l'aurore, Au cœur du jeune chef l'orgueil vibrait encore; En mille ardents projets, pour affranchir le sol. Son généreux esprit se lançait à plein vol; Et tous, à l'écouter, dans l'indulgent cénacle, Même le vieux docteur, croyaient à ce miracle.

La pâle inquiétude attristait cependant Le beau front du pasteur vénérable et prudent, Qui^ sans un mot de blâme ou de mauvais présage, Parla selon son cœur et dit d'une voix sage :

« Hélas! l'horrible guerre envahit nos hameaux; Mieux que par des récits nous en savons les maux, Et les balles, déjà, les menaces infâmes.

Ont efSeuré la chair des enfants et des femmes. L'homme insultera donc toujours au cœur humain ! Toujours son propre flanc saignera sous sa main, Et l'image de Dieu, son fils, celui qu'il aime,

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