B9 NOCES. IO
A sa mère, à Pernette, il sourit doucement; Et, sentant qu'il touchait aux dernières épreuves, Du cœur et du regard il bénk les deux veuves.
La parole revint ; les noms de son amour Sur ses lèvres erraient murmurés tour à tour; Puis, de ses faibles mains enlaçant les deux femmes, A jamais dans leur deuil il souda ces deux âmes, Et, par un testament impossible à briser, Les légua l'une à l'autre en ce double baiser. Quand l'amant, quand le fils eut à tout ce quMI aime Versé le miel amer de cet adieu suprême, Le guerrier se souvint, reprenant tout son cœur. Des hasards du combat dont il mourait vainqueur. Il exhorta les siens, honneur de la contrée, A défendre nos bois, citadelle sacrée, A rester jusqu'au bout libres sur ces hauts lieux, Ob. se dressent encor les tombes des aïeux.
L'esprit toujours vivant forçait le corps à vivre; D'une plus ferme voix on l'entendit poursuivre. Du chef prêt à partir la sagesse en éveil Munissait ses soldats d'un prévoyant conseil. Familier des forêts, sachant les avenues, Les sinueux abris des gorges inconnues, Il disait par quel art, de mille engins de mort Un franc-chasseur des bois peut hérisser l'abord. Et des créneaux roulant du rocher qui surplombe Faire aux envahisseurs une infaillible tombe.
Or la mère savait qu'au delà du trépas
On peut s'aimer encore et que tout ne meurt pas ;
Elle avait songé vite au médecin suprême
lOf PERMETTE.
Par qui naît le salut de la mort elle-même.
Un rapide envoyé, déjà sur la hauteur, Reyenait annonçant le vénéré pasteur.
Par les plus courts sentiers se hfttait le bon prêtre ; Dans les genêts, là-bas, on le voyait paraître; Et bientôt, près du lit, aux pieds du cher mourant, Le vieillard fut debout, armé du Dieu vivant.
Un long cri de douleur accueillit sa venue, Et la foule éclata, jusquMci contenue.
Tous les pieux amours au désespoir mêlés Firent explosion dans ces cœurs désolés.
Et le vieillard aussi, le prêtre sous les armes, Élevant le ciboire, était baigné de larmes ; Et les mots qu'il tentait pour prier et bénir. Couverts du bruit des pleurs, il ne put les finir.
L*apôtre commença l'œuvre de pénitence.
Du geste et du regard écarta l'assistance.
Et, comprimant son cœur qui saigne et qui se fend,
Il vint s'agenouiller près de son pauvre enfant;
Le baisa doucement sur la funèbre couche,
Et puis il approcha l'oreille de sa bouche.
Le faible cœur de l'homme, alors, resta dompté,
Et le prêtre attentif reprit sa majesté ;
Et, sans cacher l'ami tout à fait sous le juge,
Il ouvrit au pécheur son intime refuge.
Le soldat commença, dans un plein abandon, Cet aveu du chrétien qui force le pardon ; Aveu fecile à Pierre et doux à son vieux maître, Fait pour mettre la joie au chaste cœur du prêtre.
I,ES NOCE9. ie>5
Ayea d'an noble cœar préservé de tout mal
Et qui n'a pas trahi le serment baptismal,
Qui paya son tribut à l'humaine nature,
Sans faire aux grands devoirs même une ombre d'injure ;
Et qui n'offre au Seignenr à pardonner en lui
Que l'héroïque orgueil dont il meurt aujourd'hui.
Dès que l'apôtre eut dit la formule adorable Qui délie à jamais le bienheureux coupable, Et qui le rend, au prix d'un sincère remord, Assez pur pour le ciel et joyeux de la mort, Il se leva tranquille et sûr de la victoire; D'une pieuse main prit l'auguste ciboire, Et, de l'autre, il tira du vase de vermeil Le pain des forts brillant aux rayons du soleil.
Tout le peuple, à genoux tombé sur la bruyère, Formait autour du prêtre un cercle de prière ; Tous les fronts prosternés, tremblants, silencieux, S'abaissaient ; tous les cœurs se dressaient vers les cieux. Tout s'inclinait aussi dans l'immense nature : Les feuilles des forêts n'osaient plus un murmure; Les vents évanouis n'efSeuraient pas le sol ; Les oiseaux arrêt^ent leur musique et leur vol ; Les seuls parfums, montant d'un essor invisible. Remplissaient l'air au loin de leur hymne paisible ; Tout l'univers enfin, du bois sombre au ciel bleu, Semblait se recueillir dans l'amour de son Dieu.
Or, tenant de ses doigts l'éblouissante hostie.
Oubliant tout autour la foule anéantie,
En ces mots, le pasteur, tourné vers les sommets,
Vf. 14
I06 PBRNETTE.
Exhorta ce mourant qui va vivre à jamais :
« Bénis, 6 mon enfant, ce Dieu qui, tout à l'heure. Doit t'ouvrir de son sein ^éternelle demeure, Qui t'exempte ici-bas d^un combat incertain, Te payant ta journée an milieu du matin :
Qui te prend jeune et pur et sans laisser au monde Le temps de te flétrir de son haleine immonde. Peut-être qu'à midi, sous l'ardeur du péché, Ton cœur tari d'amour se serait desséché; Que la vie aurait fait dans la foule grossière. De tes plus fraîches fleurs une infecte poussière ; Peut-être que l'orgueil et. le doute moqueur Auraient chassé ce Dieu qui se platt dans ton cœur. Tu pars aimé de lui, chaste et pieux encore; Les favoris du ciel meurent en pleine aurore. Le maître épargne ainsi des périls superflus A ceux qu'il a marqués pour être ses élus.
Réjouis-toi, mon flis, en son nom je t'appelle A ceindre au milieu d'eux la couronne immortelle ! Tu peux t'offrir au juge et partir sans effroi; L'ombre même du mal n'existe plus en toi.
Ton sang et ta jeunesse, offerts en sacrifice. Ont attendri pour toi sa clémente justice.
Fais donc avec amour dans ses divines mains Le joyeux abandon de tes bonheurs humains; Fais sortir un encens du feu' de tes souffrances ; Brûle au fond de ton cœur tes jeunes espérances ; Et, sans disputer rien à ce Dieu que tu crois, Donne-toi tout entier, comm% lui sur la croix ! Il sait, ce Dieu fait chair, que le passage est rude Qui conduit par la mort à la béatitude ;
LES NOCE 8« XO7
Et ]e voilà qui. vient,. pour franchir ce moment, A ton âme, à ton corps s'unir étroitement.
Afin que tu sois forte, il vient, âme chrétienne, Mêler divinement sa substance à la tienne ; Pour qu'ici même, avant que le ciel ne t'ait lui, Ce Dieu bon vive en toi, lorsque tu meurs en lui : Reçois ce pain sacré fait pour l'homme et pour l'ange, De l'âme et de la chair ineffable mélange.
Où ton Dieu descendu, quand ma main Pa béni.
Pour se donner à toi fait tenir l'infini.
Reçois de ton pardon cet infaillible gage.
Reçois cet aliment du suprême voyage.
Va, dans le sein du père, au foyer de l'amour, Prépare à tous les tiens leur place et leur retour... Et souviens-toi là-haut, jusqu'à ma dernière heure, Du prêtre qui t'absout, de l'ami qui te pleure. 1»
Soulevé de sa couche, au moment solennel, Pierre, assis, reposait sur le sein maternel. Madeleine à genoux, la femme forte et tendre. Soutenait dans ces bras celui que Dieu va prendre. Le feu de sa prière avait séché ses pleurs ; Sa foi brûlait plus vive enoor que ses douleurs. Les splendeurs de l'extase illuminaient sa face, Comme si du mourant elle obtenait la place; Et son âme, en un vol suprême et triomphant.
Croyait monter au ciel avec le doux enfant.
Mais lui, sans plus rien voir que les espèces saintes. Ardemment vers son Dieu se penchait les mains jointes.
Le peuple est prosterné ; les pleurs coulent des yeux ;
I^ PBRNETTE.
La prière s'épanche à flots silencieux ;
Le pain fiait chair descend sur les lèvres de l'homme,
Et de rame à son Dieu l'union se consomme.
Les rustiques soldats, dans leur double ferveur De regrets pour l'ami, de foi pour le Sauveur, Immobiles, courbés, le front contre leurs armes. Serraient les noirs fusils mouillés de grosses larmes. Les femmes pour prier fortement, les yeux clos, La tête dans leurs mains étouffaient leurs sanglots.
Longuement, s'éleva vers le Dieu qui s'immole Cette intense oraison, sans regards, sans parole; Et quand les yeux rouverts allèrent en pleurant Chercher encor les traits du bien-aimé mourant. Sous ses longs cheveux blonds sa face humble et penchée Dans son extase encor restait demi-cachée; Tant d'une forte étreinte, au seuil de ce bas lieu, Son esprit s'enlaçait à l'esprit de son Dieu !
Vers ses amis enfin son beau front se relève. Ce fut, à le revoir, comme au sortir d'un rêve : De vivantes couleurs il s'était éclairé ; La vigueur de sa foi l'avait transfiguré.
Le céleste aliment, fait pour son âme pure, Semblait nourrir son corps et guérir sa blessure ; L'accent de ses yeux clairs et de sa franche voix Éclatait aussi ferme, aussi frais qu'autrefois; Autour de lui l'espoir rentrait au fond des âmes, ""t souriait déjà sous les pleurs des deux femmes.
Il Sw
Qui csage docteur ne se déridait pas;
LES NOCES. XO9
Des signes trop certains présageaient le trépas.
L'ami repousse en vain l'augure qui l'accable^
La science a porté son arrêt implacable.
Dans l'aspect du vieillard, sur son frout pâlissant,
On lit le morne aveu de son art impuissant :
Muet, les bras croisés comme un guerrier sans armes,
Dans ses yeux paternels tremblaient deux grosses larmes.
Mais Pierre, ayant levé les mains vers le pasteur. Maître de ses esprits, lui dit avec lenteur :
« Me voilà citoyen du royaume céleste :
Je suis libre ici-bas pour le temps qui me reste : L'homme par qui je meurs ne peut plus rien sur moi, O mon père, et j'échappe à toute injuste loi. Rien ne m'interdit plus, dans ce moment suprême, D'obéir à mon cœur et d'être à ce que j'aime. Et de donner mon nom, ma main, mon dernier vœu, A celle que je vais attendre au sein de Dieu. Mon père, unissez-nous! prononcez sur nos têtes Le mot qui nous convie à d'éternelles fêtes.
Chargez nos fronts bénis de ces puissants liens Qui jusque dans le ciel suivent deux cœurs chrétiens. Et qu'une fois serrés sur la terre où nous sommes. Nul pouvoir ne rompra, pas plus Dieu que les hommes. Vous qui savez mon cœur, qui l'avez éprouvé.
Cher pasteur ! donnez-lui ce qu'il a tant rêvé : Ce titre où je voyais, dans mes jours les plus sombres, La cause de ma vie et mon bonheur sans ombres, La main de cette enfant, mon unique douceur, Le droit d'être son frère et de l'avoir pour sœur, De ne faire à nous deux, par un chaste mélange,
IIO PBRNBTTE.
Qu'un seul cœur ici-bas et là-haut qu'un seul ange. Accordez- moi ce prix, mon espoir, ma vertu... Le voulez-vous, mon Dieu ?... Fernette, le veux-tu?
Un sanglot éclatant répondit pour Pernette.
A genoux, près du lit, elle tomba, muette ; Saisit la pâle main que tendait le mourant, De sa lèvre à son sein la baisant, la serrant, La baigna de ses pleurs, et, du geste et de l'âme, A Pierre, mille fois, fit Taveu qu'il réclame, Disant par tout son être un oui silencieux Etouffé dans sa voix, mais inscrit dans les cieuz.
Quand des premiers sanglots l'angoisse étant passée, La vierge eut recueilli sa voix et sa pensée. Le prêtre autour de lui, comme il était besoin, Appela les parents, prit le peuple à témoin ; Et sous les hauts piliers de ce vert sanctuaire, Commença devant Dieu la noce mortuaire.
Les hauteurs s'éclairaient aux approches du soir; Sur la couche de fieurs prête à le recevoir, Le soleil amoureux s'apprêtait à descendre.
La neige ouvrait au loin son rideau rose tendre. A l'orient, jamais si profond et si pur L'infini grand ouvert n'avait lui dans l'azur; Jamais ciel, par delà notre ombre où tout se noie, Ne promit plus d'espace à l'éternelle joie ; Jamais, dépassant mieux notre horizon humain. Tant d'espoir ne berça si douloureux hymen.
Comme pour se mêler par des douceurs amères A cet amour sevré des transports éphémères,