I.E8 VIANÇAILLES
« Ouiy le sol est fécond, plaisant est le manoir; Vos fruits, bons à goûter, sont radieux à voir ; Mais Tor de vos froments et vos pèches vermeilles. Les grappes de rubis enchâssés dans vos treilles. N'ont pas plus de rayons et de fraîches couleurs Que les yeux de Pernette et qus sa jous en fleurs. Le bord de vos étangs n'a peuplier ni frône Si souples et si droits que sa tailie de reine. Plus joyeux et plus doux que son âme sans fiel, Vos nids n'ont pas d'oiseaux et vos ruches de miel ; Et vos prés, votre vigne, enfin tout l'héritage. Rien ne vaut ce trésor caché dans le ménage.
Jamais dans la maison plus d'ordre et moins de bruit N'ont si bien témoigné du soin qui la conduit. Tout abonde et reluit sous les doigts de Pernette ; On dirait qu'une fée a prêté sa baguette.
Chaque heure est bien remplie : on voit, dès le matin. Briller sur le dressoir la faïence et l'étain; Le soir, près du foyer, lorsque l'on s'agenouille, La plus lente ouvrière a fini sa quenouille.
Les coffres ont du drap et du linge à foison : La basse-cour suffit à nourrir la maison.
L'art de la ménagère a fait entrer, peut-être, Plus d'écus au tiroir que le travail du mùtre.
— Bonne femme an logis vaut son poids de bon or. Dit Jacque, et ma Pernette y vaudra plus encor; Mais Pierre n'aurait pas la fillette et ma vigne, Si de la plaine aux monts j'en savais un plus digne. C'est un cœur, celui-là! chaud comme le soleil; Un rude laboarear^ qui n'a pas son pareil Pov tracer un sillon aussi droit qu'une règle,
vx. a
Et porter en riant ses dix boisseaux de seigle. Quels bras de fer, quels reins et quels jarrets nerveux ! Il faut le voir lier et délier ses bœufs, Soutenir du poignet un char à la montée, Et presser du talon sa cavale indomptée !
Puis c'est un clerc, lisant, calculant, écrivant, En mille inventions expert, un vrai savant!
Moi, je veux qu'aux anciens croyance soit gardée. Mais que chaque jeunesse apporte son idée.
Les livres me sont clos, je n'en fais pas le fier ; Mais, puisque enfin j'en sais aujourd'hui plus qu'hier, J'espère que demain, aidés les uns des autres. Nos fils ajouteront leurs trouvailles aux nôtres. Dans l'œuvre du labour, dans le soin du bétail, Pierre est de bon conseil, comme de bon travail; Et je ne connais pas, du village à la ville, De plus fort ouvrier, de maître plus habile. »
Heureuse, et sans trahir tout son cœur triomphant, Madeleine reprit :
« Hélas! ce pauvre enfant.
Si Dieu ne l'avait fait robuste autant que sage, Qu'adviendrait-il de nous, n'ayant plus d'héritage ? J'ai tout vendu, les prés, les terres et le bois : Ce fils, il m'a fallu le racheter trois fois! Trois fois, vous le savez, ces hommes, sans m*entendre. Malgré le prix payé, me l'ont voulu reprendre, Pour l'envoyer mourir sous le fer, sous le feu. Il vit, il ne sera point soldat, grâce à Dieu i Mais, hormis le verger, la maison que j'habite. Il n'a plus que ses bras, son esprit, sa conduite,
LES FIANÇAILLES. Il
Et certes, vous montrez, compère, en l'acceptant, Qu'à vos yeux le bon cœur passe l'argent comptant. »
Alors un des voisins, riche et de bon lignage. Un de ceux qu'on écoute au conseil du village, Hocha la tète et dit :
« O Jacques, fin matois, On te loue... on t'envie encor plus pour ton choix ! Va ! si les deux enfants ne s'aimaient d'amour tendre, J'en sais qui feraient tout pour te souffler ce gendre. N'en trouve pas qui veut, des pauvres comme lui ! Où les chercher, hélas! nos gendres, aujourd'hui? Tout notre plus beau sang s'est perdu dans ces guerres; Fillettes et parents, nous ne choisissons gaères. Un père a du bonheur, qui saisit, riche ou non, Pour sa fille un beau gars, brave et de bon renom, Promettant à Taïeul une forte lignée Et robuste à mouvoir la bêche et la cognée.
La vigueur d'un sang pur est le premier des biens. Brave Pierre! un enfant, humble avec ses anciens. Timide, et tout à coup l'ûme la plus hardie!
Ah ! je le vois encor, au jour de l'incendie. Sur les toits enflammés courir, porter les seaux... Le voilà qui revieht chargé de deux berceaux, Rouge, entouré de feux sur quelques planches frêles. Ses longs cheveux au vent, rapide, ayant des ailes, Tel que, dans le tableau, sur le seuil de l'enfer. Le saint Michel posant son pied sur Lucifer!
Et, vraiment, il ressemble à celui de l'église ; Pernette, ce jour-là, le disait à Denise.
Ah ! le vaillant garçon ! au travail toujours prêt^
la PERMETTE.
Et qui jamais ne perd une heure au cabaret !
Son crayon, le dimanche, ou son livre en cachette, Ou le bras de sa mère, et maintenant, Pernette, Voilà tout son repos, les seuls jeux à son goût. Aussi, qu'on interroge, on croirait qu'il sait tout ! Que notre cher pasteur, de qui vient sa science, Si je l'ai trop loué, dise ce qu'il en pense ! »
Le bon prêtre sourit; il aimait comme sien L'enfant que ses leçons firent homme et chrétien. Grand vieillard encor vert, austère et plein de grâce. Et, sous son humble habit, sentant sa noble race. Dans l'exil, en prison. Dieu l'avait visité ; Une fleur de tendresse ornait sa charité.
Ayant souffert beaucoup, il aimait plus encore. Il était de ces purs que le savoir décore.
Instruit des arts, des mœurs, des lois de l'étranger, De toute sa science utile à propager.
Il faisait concourir, dans son heureux domaine, La sagesse divine à l'industrie humaine; Et, pasteur patriarche, il réglait, tour à tour, L'œuvre de la prière et l'œuvre du labour.
Il répondit :
(( Jamais terre mieux préparée N'a reçu de mes mains la semence sacrée.
Nul fonds ne m'a produit un semblable trésor. L'âme de cet enfant est une mine d'or; J'en reviens ébloui chaque fois que j'y plonge. Nul plus exempt de fiel, de ruse, de mensonge, Plus naïf, moins ouvert aux calculs d'aujourd'hui, Ne suit plus fermement la voix qui parle en lui.
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Des devoirs qaMl s'est faits, dont il rive en silence. Rien ne peut détourner son ardente innocence; Et je songe, à le voir si pur, si plein de feu, A nos premiers parents sortant des mains de Dieu. Le père est fortuné qui fonde une famille Sur ce noble garçon, Jacque, et sur votre fille; L'active et douce enfant, belle, et qui n'en sait rien, Et qui vaut par le cœur plus que tout votre bien. Que l'ombre d'un souci ne trouble pas ces fêtes ! Je puis bénir le joug qui va lier leurs têtes, Sûr qu'il sera porté par deux amis joyeux Et que leur double nom est écrit dans les cieux. Comprenez, ce jour-là, quand vous verrez peut-être Rayonner le pasteur et pleurer le vieux maître. Que je vous réponds d'eux, que ce sont mes enfants ! Rien, là-haut, n'émeut plus les anges triomphants Et le Dieu paternel qui lit au fond de l'âme. Que la sainte union de l'homme et de la femme. »
Or, devisant ainsi, parents, voisins, curé, Arrivaient au manoir de treilles entouré, Sous les quatre tilleuls d'oii le regard embrasse Et mesure les champs, au loin, sous la terrasse. Jacques se retourna vers ces prés, son orgueil ; Comme il les saluait d'un suprême coup d'œil. Il aperçut là-bas, au bout de la prairie, Errer encor le couple heureux que l'on marie.
« Ah! nos enfants, dit-il, les montrant de la main.
Ces alertes coureurs font durer le chemin;
Se voyant tous les jours, ils ont tant à se dire ! »
I^ PERNETTB.
Et les vieillards émus échangeaient an sourire.
Il reprit :
<( De nos jours les vieux sont indulgents :
On attend, on prévient messieurs les jeunes gens ! Soyons, puisqu'il le faut, des parents à la mode. D'ici la vue est belle et ce banc est commode; Il est bon de s'asseoir sous l'ombrage léger; Respirons à l'odeur des foins et du verger.
Je crains pour vous, après ces heures enflammées, La soudaine fraîcheur des salles bien fermées. Reposons-nous avant que le dîner soit prêt, Et jugeons en conseil mon petit vin clairet. »
On s'assit : les propos joyeux, parfois sévères, Se croisaient sur la table où l'on choquait les verres.
Or, sans mot dire, et toute à son fils adoré, La mère regardait, là-bas, au bout du pré.
Le couple radieux s'isolait dans sa joie.
Marchait avec lenteur, sans suivre aucune voie. Sans rien voir que lui-même, ayant pour horizon Deux ombres à ses pieds et des brins de gazon; Sans parler, ou disant quelque parole brève Qu'un serrement de main, qu'un long regard achève. Les mots n'expriment pas ce qu'ils avaient au cœur : Le vase retenait sa divine liqueur.
Et parfois une perle où le soleil se joue Tremblait au bord des cils sans rouler sur la joue.
A fixer ces transports dans l'àme ou dans les sens,
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Ainsi que les bergers les rois sont impuissants,
Et pour peindre à l'esprit cette rapide fête,
Les sons et les couleurs échappent au poète.
Le ciel s'ouvre, et toat homme en cet éclair béni
Aspire à l'étemel et conçoit l'infini.
Les simples et les purs, mieux que les grands du monde,
Sont admis à goiiter cette extase profonde,
Et le Dieu qui la donne aux cœurs dignes d'aimer
Connaît seul le vrai nom dont il faut la nommer.
Quand de ces régions du rêve et du mystère S'arrachant tous les deux ils revoyaient la terre. Quand du divin silence ils remontaient le cours En reprenant le fil de leurs jeunes discours. C'étaient mille projets gracieux et champêtres Pour la vie en commun sous le toit des ancêtres ; Comme en font deux amants, la veille d'être époux, En parlant d'avenir ivres de dire nous, De faire à deux le pi an de leur double existence Et de mêler ainsi leurs destins par avance.
Pierre disait comment, par ses soins redoublés, Une friche lointaine abonderait en blés ; Comment l'eau du ruisseau, plus savamment conduite. Des prés mieux abreuvés étendrait la limite ; Comment il accroîtrait, par un mélange heureux, La race des troupeaux plus gras et plus nombreux ; Comme on verrait là-haut verdir, en peu d'années, Un bois de pins couvrant ces roches décharnées ; Combien d'outils nouveaux, décuplant le travail. Allégeraient l'effort de l'homme et du bétail ; Comme il saurait enfin, d ans la maison prospère.
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Servir de ses labeurs l'autorité du père.
Pernette achevait l'œuvre et ne tarissait pas : Agneaux, poussins, chevreaux pullulaient sous ses pas ; Le laitage et les œufs remplissaient les corbeilles ; L'or coulait à longs flois du logis des abeilles ; D'espaliers abondants les murs étaient couverts ; Mille fruits bien gardés égayaient les hivers ; Le fin linge odorant s'empilait dans l'armoire; Les nappes au grand jour brillaient comme la moire ; Et, pour ces soins divers, on s'inspirait en tout De la mère de Pierre, et l'on suivait son goût.
C'est ainsi qu'attestant leur ardeur mutuelle lis adoptaient, tous deux, leur famille nouyelle. C'est ainsi qu'entourés, dans l'arrière-saison. Les vieux parents sont rois d'une heureuse maison.
Tandis qu'ils échangeaient si saintement leurs rêves. Oublieux du retour et des heures trop brèves, Ils virent tout à coup, là-haut, sous les tilleuls. Le groupe vénérable... On n'attendait qu'eux seuls. Tous deux rouges, confus de ce long tête-à-téte. Honteux de leur lenteur aux apprêts de la fête, A travers champs et prés, par le plus droit chemin, Ils partirent d'un bond, se lâchant de la main. Et ce fut — 6 bonheur de la verte jeunesse ! — Une lutte joyeuse, un assaut de vitesse :
Entre les hauts épis, courbés légèrement, On les voyait glisser dans l'or du blond froment : Les rubans dénoués, les plis des longues manchet, Sur les jaunes moissons semblaient des ailes blanches ;