‹ Œuvres poétiques: Pernette; le livre d'un pèreChapitre 30 sur 117 · VI · texte numérisé non relu

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laa PERNETTB.

C'était le bon moment! celui des confidences;

Son âme y répandait toutes ses abondances ;

L'histoire où nous pleurions y revenait toujours,

Et nos longs soirs d'octobre étaient pour moi trop courts.

Affranchis une fois de leurs pudeurs suprêmes,

Les sacrés souvenirs se déroulaient d'eux-mêmes :

Oubliant, à ses pieds, l'enfant qui l'écoutait,

C'est à son propre cœur qu'elle se racontait,

Et la veuve, acharnée à son deuil sans mesure,

Four la savourer mieux rouvrait chaque blessure.

Quand Pierre et le bonheur partirent d'ici-bas, Le devoir survivait ; elle ne mourut pas* Il fallait, vierge et veuve, être chef de famille, Avoir le bras du fils et le cœur de la fille, Veiller, jusqu'au moment de les voir endormis, Et la mère et le père et les deux vieux amis. A toutes ces douleurs elle eut de quoi suffire. Sans dérober une heure à son propre martyre ; Et ces quatre linceuls, en face de la croix, Us furent filés tous et cousus de ses doigts.

La première entre tous, sa mesure étant pleine. Dieu vers le fils absent rappela Madeleine.

Puis, le gai médecin qui n'avait plus souri.

Plus visité les fleurs du désert favori, Dans l'éternel jardin qui là-haut se déploie. Près du disciple aimé reprit sa douce joie.

De sa maison sans fils quittant le long chagrin, Le laboureur s'en fut récolter le bon grain.

Chez le maître qui sert, nous mesurant l'épreuve, De père à l'orphelin et d'époux à la veuve.

Le prêtre survécut, quoiqu'il fût le plus vieux. Ce sol avait besoin d'un ouvrier pieux.

Dans le commun labeur ayant eu plus à faire, Il alla le dernier recevoir son salaire.

Enfant, je l'ai connu ; j'ai le vif souvenir D'un grand vieillard penché sur moi pour me bénir ; La douce majesté dans tout cet homme empreinte Me frappait de respect sans m'inspirer de crainte. La bonté souriait dans ses graves discours.

Lorsqu'il m'avait parlé, je comprenais toujours. Pernette me plaçait souvent sur son passage; J'en revenais, dit-on, plus docile et plus sage. Je ne sais quoi de fort m'en demeure aujourd'hui ; J'aspire à des hauteurs quand je rêve de lui. Le meilleur de mon œuvre aura germé, peut-être. Des endroits de mon front baisés par ce saint prêtre

Il mourut. Son esprit nous resta tout entier; Le grand cœur de Pernette était son héritier. Partout, dans le pays, à trente ans, libre et seule, La vierge avait conquis les honneurs d'une aïeule. Son pas était connu, son nom était béni Sous les chaumes obscurs où le pauvre a son nid ; Providence attentive, avant qu'on ne l'appelle. Sa main s'ouvre en tous lieux et son cœur avec elle. Chez tous les indigents que visitait son or Sa tendre sympathie entrait, plus prompte encor. Elle savait franchir, dans sa pitié discrète, Cet endroit des douleurs où l'aumône s'arrête.

Et, paissante à guérir où l'or ne pouvait rien, C'est à l'âme surtout qu'elle faisait du bien. Elle était le travail chez la pauvreté fière, Au lit des moribonds elle était la prière; Et, chez tous, apportant le rayon de soleil, Elle était le sourire, elle était le conseil. C'est ainsi qu'en forçant leurs bienfaits à survivre, Elle honorait ses morts avant que de les suivre; Ainsi l'immense amour qu'elle avait eu pour eux Se partageait dans l'ombre à tous les malheureux. Pierre adoré là-haut, son Pierre en toute chose. Etait le but de l'œuvre et la voie et la cause ! Pierre, vivant toujours dans cette âme sa sœur. Agissait par ses mains, aimait avec son cœur. C'est pour lui dans le ciel, pour que sa gloire y brille. Qu'on lui forme, ici-bas, cette immense famille, Qu'on recrute le faible et le déshérité Pour donner à ce mort une postérité.

Elle aimait entre tous, de sou amour de mère, Ceux dont l'âme innocente attend une lumière. Les petits révoltés, les rôdeurs de buissons Préféraient à leurs jeux ses charmantes leçons. Ces marmots hérissés ayant horreur du livre, Quand elle ouvrait le sien, quittaient tout pour la suivre. Dans nos rudes hameaux, faits pour la liberté, Où jamais magister ne s'était implanté.

Son foyer souriant fut la première école ; Elle y prenait l'enfance au miel de sa parole, Et, par elle, aujourd'hui, du maître à l'ouvrier, Tous, en ces champs heureux, savent lire et prier.

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Elle excitait d'an mot, chez ge8 petits conTives, Les curiosités de leurs âmes naïves; Et son heureux savoir, saine et douce liqueur, Nourrissait la raison en égayant le cœur.

C'était là son grand art : la lettre inanimée Vivait, riait, chantait sous son aiguille aimée; Et, tout à coup, l'image, offerte aux jeunes yeux, Répandait sa clarté sur le livre ennuyeux.

Elle égayait ainsi la lecture morose ; L'épine sous ses doigts s'envolait de la rose. C'était près d'elle à qui se ferait écolier; Tout enfant chérissait son toit hospitalier.

Plus de grossiers ébats, de rixes, de maraude. Oh ! les bons jours d'hiver, dans la salle bien chaude, A chanter doucement les antiques noëls, A se faire conter des contes éternels.

A s'empresser autour du vieux livre d'images, A changer mille fois de plaisirs et d'ouvrages, A mêler la prière entre les jeux divers Et même à réciter des fables et des vers !

Puis on posait cahier, tricot, livre au plus vite : Les châtaignes fumaient dans l'immense marmite. Les branches de raisins s'abaissaient du plafond, La corbeille de noix se vidait jusqu'au fond. Et les pommes d'api, fraîches comme l'aurore, Roulaient et bondissaient sur la table sonore.

Mais que tout valait mieux, les jeux et les leçons, Quand l'école en pleins champs errait sous les buissons, Et que le cher soleil avait mis tout en joie. Du marmot qui brunit au chêne qui verdoie !

ia5 PBRNBTTE.

Quand, aux longs jours d'été, partis de grand matin, D'insectes et de fleurs faisant large butin, Nous voyions, heureux gain des pages bien apprises, Les paniers se garnir des premières cerises ! Là, parmi les grands blés, autour des pampres verts. Le maître parlait mieux à des coeurs plus ouverts. Pernette avait ce don, comme un rosier des roses. De traduire aux enfants la voix qui sort des choses. Et d'être bien comprise en leur lisant un peu Des splendides feuillets du grand livre de Dieu.

Parfois, ayant choisi — c'étaient de rares fêtes — Les coeurs les plus ardents parmi ces blondes têtes, Ceux qui, déjà plus mûrs, savaient mieux admirer Et qu'aux nobles récits elle avait vus pleurer. Loin des sentiers connus, vers les lieux sans culture, Elle nous conduisait, dans la haute nature.

Sur un de ces rochers d'où les yeux incertains Sondent l'immensité des horizons lointains; Et parmi les détours des forêts tant aimées Des débris de son coeur encor tontes stmées. Puis, de rameaux cueillis en de secrets endroits On venait couronner les deux bras d'une croix. C'était sous les sapins, à l'extrême lisière Du bois noir qui surplombe un coteau de bruyère; On dominait de là des sites merveilleux.

Et tout le cher pays se déroulait aux yeux.

Là cessaient tout à coup le bruit, le feu frivole; C'était comme une église où se tiendrait l'école Alors se déployait, gardé pour ce soleil.

Quelque récit fécond en vigoureux conseil.

Je ne sais quoi soufflait dans Pesprit de I» veuve ; Sa parole plus vive abondait comme un fleuve. Nous, à sa voix, debout, irrités, triomphants, Nous sentions une force et n'étions plus enfants. De Dieu, des grands devoirs, de la liberté fière Pernette nous parlait sur la tombe de Pierre ! Nos yeux ardents brillaient d'orgueil et de courroux ; L'ftme de son héros semblait passer en nous; Nous prenions à témoin le ciel, les monts, la plaine, Et nous épousions tous son amour et sa haine.

Elle nous racontait, dans ce lieu solennel,

Ce r^ne qui vécut d'un carnage éternel :

Les peuples écrasés comme sous une meule.

Les noirs canons broyant la chair à pleine gueule,

La terre sans moissons, les cités en débris.

Et les mères pleurant de mettre au jour un fils !

Elle disait comment, à Pabri du silence,

Parlaient et s'imposaient la fourbe et l'insolence,

Comment on adorait les horribles exploits

De ce sanglant orgueil qui remplaçait les lois ;

Comment, plus vils encor qu'aux derniers jours de Rome,

Tous les hommes léchaient les talons de cet homme.

Elle disait, enfin, Dieu lui-même insulté.

D'hypocrites respects couvrant l'impiété.

Les prêtres, subjugués par ce fatal génie, Faisant aux livres saints prêcher sa tyrannie, Un catéchisme impur aidant les recruteurs.

Le boucher célébré par la voix des pasteurs.

L'homme de paix captif d'un soldat qui s'en joue, Et Jésus-Christ frappé de nouveau sur la joue.

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Elle savait mêler à son histoire ea pleurs Tout ce qui m'enivrait, les bois, les deux, les fleurs. Tous ses ardeots récits, faits eu pleine lumière, Me semblaient attestés par la nature entière... J'ai changé .vainement de maître et d'horizon, J'en reviens à Pernette, elle a toujours raison.

Aussi bien que les fils elle enseignait les pères : Vantant la douce paix et ses travaux prospères. De pieux souvenirs le trône environné Et la loi succédant au caprice effréné.

Quand les longs soirs d'hiver peuplaient la chaude étable, Quand veillaient ses voisins assis contre sa table. Aux discours de la vierge, éplorés ou ravis, Tous, même les vieillards, jugeaient sur ses avis; Tant la sagesse, ornant son austère veuvage.

Imprimait de respect et d'orgueil au village.

Quand, groupés vers la crèche ou devant le brasier, Ils découpaient l'érable ou qu'ils tressaient l'osier, Que chaque outil luisait nettoyé de sa rouille. Que l'agile fuseau tournait sous la quenouille. Les récits commençaient, sombres, légers, touchants ; Les plus graves leçons s'entremêlaient de chants; Et, comme aux anciens jours, l'auditoire immobile Écoutait ardemment la rustique sibylle.

Mais ses récits toujours s'achevaient par des pleurs. Car tous la ramenaient à ses propres douleurs : Et les voisins émus ne se séparaient guères Sans maudire le temps de ces horribles guerres. Et ce fléau de Dieu dont l'exécrable orgueil

Couvrit le monde entier de carnage et de deail.

Jamais ce nom sanglant n'ébloait la contrée

Où Pemette vécut et mourut adorée.

£n vain, là comme ailleurs, de vieux prétoriens

Hâblaient, grondaient, chantaient, grossiers historiens,

Et, dans chaque taverne, avec force lampées,

A d'obscènes refrains mêlaient leurs épopées.

Nos sages laboureurs se souvenaient alors

De leur maison déserte et de leurs enfants morts.. .

Et chers, aujourd'hui même, à tous ceux de mon âge,

Pemette et ses récits font foi dans le village.

Elle vécut assez pour nous voir grandir tous. Et son cœur maternel se consolait en nous; Chaque enfant du pays prenant la bonne voie Et gagnant quelque honneur lui causait une joie. Ses avis respectés nous suivaient tous au loin. Et j'aimais à l'avoir pour juge et pour témoin. Déjà mûr, et parfois hésitant sur ma route.

J'allais chercher près d'elle appui contre le doute; Sûr que mon cher pays, mes modestes aïeux Me parlaient dans sa voix, me jugeaient par ses yeux ; Que notre ciel aimé, notre douce nature, M'éclairaient à travers cette âme forte et pure.

Chaque automne, en goûtant à ses raisins vermeils. J'allais dans l'air natal aspirer ses conseils ; Atous nos lieux sacrés nous refaisions visite ; Près d'elle une leçon était partout écrite; Et le sol maternel me rendait ma vigueur, Qnand j'y touchait ainsi du regard et du cœur,

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