‹ Œuvres poétiques: Pernette; le livre d'un pèreChapitre 31 sur 117 · VI · texte numérisé non relu

VI

IjO PERNBTTB.

L'ftge vint sans courber ni son corps ni son âme ;

Elle abondait toujours en paroles de flamme,

Et, quand nous attisions les souvenirs brûlants,

Ses grands yeux noirs brillaient sous de beaux cheveux blancs.

Un jour inscrit, hélas! dans mes dates funèbres, Jour de ce mois fertile en oeuvres de ténèbres, D'épais brouillards couvrant notre humide cité. Mon esprit languissait dans mon corps attristé, Le feu clair et flambant n'échauffait pas ma veine ; Je ne pouvais penser et je rêvais à peine ; Je portais lourdement le froid de la saison Et les choses du temps écrasaient ma raison.

Une lettre était là : je l'ouvre avec paresse, Et d'un rude aiguillon la douleur me redresse ! C'était un coup suprême, il fallait être fort : Pernette me voulait près de son lit de mort !

Je partis. Le chemin fut bien long et bien morne ; Le même où je riais enfant, à chaque borne, Je le fis, consterné, sous un ciel ténébreux. La neige couvrait tout, la plaine et les hauts lieux. Les bois, se détachant sur la blancheur des landes, Tenaient les vastes monts rayés de noires bandes. Le cher pays, tandis qu'on clouait le cercueil, Semblait s'être vêtu pour un immense deuil.

Elle vivait, forçant à vivre un corps inerte. Sur l'antique fauteuil drapé de serge verte, Elle attendait l'ami qu'elle avait appelé; Mon retour, son départ^ tout était calculé,

Et, belle dans la mort comme dans la vieillesse, Elle me vit entrer d'un œil plein d'allégresse. Comme autrefois, ma chambre et l'abondant manoir Tout était ordonné pour me bien recevoir; Tant Tesprit qui régnait dans la vieille demeure Réglait tout fermement jusqu'à la dernière heure.

Nous avions une nuit pour nous entretenir, Le matin seulement la mort devait venir.

Le prêtre était parti, l'œuvre sainte était faite, Nul ne se mêla plus à notre tête-à-tête; Nous priâmes à deux. Je reçus en pleurant Les suprêmes conseils, ces ordres du mourant. Après bien des retours sur les choses anciennes, Sur mes affections autant que sur les siennes. Elle ajouta :

« Mon fils, voici des jours mauvais ; J'en gémirai pour toi, même aux lieux où je vais. Ce siècle aveuglément s'est remis à la chaîne : La carrière est ouverte à la bassesse humaine. Toi, qui goûtas l'air libre et les clartés des monts, Tu resteras fidèle à ce que nous aimons.

Puisque Dieu t'a donné le vers, arme tranchante Qui frappe encore mille ans après celui qui chante, Sers-t'en pour la justice et pour la liberté ; On sort de ce combat meurtri, mais écouté. Fais donc vivre en tes vers le meilleur de nos âmes. Le souffle des hauteurs où tous deux nous montâmes, La foi des grands parents, ces cœurs mâles et droits. L'amour des souvenirs, le culte des vieux droits.

Ija PBRNBTTE.

L'esprit religieux que la nature exhale

Et les saines leçons de la terre natale.

Note pour tes enfants quelqu'un de nos vieux airs,

Exprime le parfum des fleurs de nos déserts;

Dis ces âmes cachant, au fond de nos retraites,

Tant de vigueur paisible et de beautés secrètes.

Arrache de l'oubli quelque héros obscur

Qui puisse être un exemple et qui soit resté pur ;

Montre-le simple et fort sous sa libre bannière...

Sur ta plus noble page écris le nom de Pierre. »

Elle avait dît ce mot de son plus ferme accent. Et son âme partit en me le prononçant.

Jamais aucune mort, dans toute la contrée, Ne retentit plus vite et ne fut tant pleurée. Adieu l'exemple offert aux fidèles amours Et la tradition vivante des vieux jours !

Il me semblait, à voir l'angoisse universelle, Que l'âme du pays s'éteignait avec elle.

Des bourgs les plus lointains, et de chaque maison. Une foule accourut malgré l'âpre saison.

Tout ce peuple savait, aussi bien que moi-même. Le lieu marqué par elle à son repos suprême. Partis devant le jour, afin que tout fut prêt, Là-haut des laboureurs, au bord de la forêt, A grands efforts creusant la terre glaciale, Ouvraient sous les sapins la fosse nuptiale.

Le clocher tant aimé sonnait le dernier glas. Nous montions ; sous nos pieds craquait le dur verglas.

LA VeUYB. IJJ

Au loin, sur les coteam tapissés par la neige, Lentement serpentait le funèbre cortège.

Les bois, ainsi que nous, restaient silencieux. Un crêpe de brouillards s'étendait sur les cieux. De Tendroit solennel nous étions déjà proche ; On entendait encore un peu la triste cloclie; Quoique sur les hauteurs, l'air s'était attiédi Et le vent préludait au calme de midi.

Voilà qu'autour de nous, sans qu'il soufiSât de brise, Reprit à gros flocons une neige indécise :

On doutait, à les' voir incertains de leur vol, S'ils descendaient du ciel ou s'ils montaient du sol. C'était comme un essaim d'âmes ou de colombes Qui venaient chastement voltiger sur ces tombes.

Et, pour bénir nos morts de son divin regard, Le soleil un instant perça l'épais brouillard.

Le prêtre seul parla durant la sépulture ; Tout se taisait^ la foule et la pftie nature. Et la terre natale, enfin, selon leur vœu^ Se ferma sur leurs corps pour les garder à Dieu.

Leur humble monument, dressé sur la bruyère.

Ne manquera jamais de fleurs ni de prière ; Il reçoit, chaque été, nombre de pèlerins.

Il entend leurs secrets, il guérit leurs chagrins.

Une antique légende ici se renouvelle :

Pierre et Pernette auront leur mémoire immortelle ;

Nos fils pourront choisir, dans la vieille chanson.

Oa la leçon rSveuse oo la forte leçon...

£t^ si j'ai 8U la dire avec ta grâce austère, On t'aimera peut-être, 6 Forez, douce terre, Où ce couple charmant, à Pombre de nos bois, Dort sous les mêmes fleurs et sous la même croix.

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