LOIN DU FOYER
A, d'une voix libre et sonore, Dicté ses premières chansons.
« Là, sous les pins et les yeuses, Tu sais quMl est plus d'un manoir Dont les grandes portes joyeuses S'ouvriront pour te recevoir ;
« Que les amitiés empressées,
Les propos charmants, les beaux vers.
Effaceront de tes pensées
La noire empreinte des hivers.
« Le soleil fut ton premier maître ; C'est à lui de te rajeunir...
Va-t'en là-bas, va-t'en renaître A la chaleur du souvenir !
« Reviens sur la terre enchantée Où tu cueillis les pommes d'or; Tu peux, vieux lutteur, comme Antée, T'y rdever poète encor. »
Ainsi parlait un docteur sage ; J'ai voulu suivre ce conseil.
Avec les oiseaux de passage J'ai fui du côté du soleil.
Je souffrais de l'flpre froidure ; Les grands cygnes étaient partis, Et pour courir même aventure Je vous ai quittés, chers petits !
206 LE LIVRE d'UN PiRE.
Mais en vain la blonde Provence Aux chansons vent me convier, Sur ses coteaux ornés d'avance Et du myrte et de Tolivier ;
En vain du sol où je voyage Un écho jaillit sous mes pas...
La Muse qui chante à mon ftge Est muette où vous n'êtes pas.
Les clartés, les parfums que j'aime, Les voix du monde aérien.
Les torrents, le chêne lui-même, A mon cœur ne disent plus rien.
J'ai cessé de voir et d'entendre Dans l'âme du vaste univers; Une voix plus humble et plus tendre Me dictera mes derniers vers.
Enfants ! c'est la Muse modeste Qui tient nos cœurs purs et joyeux.
Le seul poème qui me reste, Je le lis, tout bas, dans vos yeux.
Quel espoir m'entraîne et m'agite Loin de nos retraits familiers ?
Où trouverai-je un plus doux gîte Et des cœurs plus hospitaliers?
Au prix des souffrances de l'ftme, De l'exil, presque des remords,
LOIN DU FOTER. 207
Faut-il payer l'amer dictame Qui soulage à peine mon corps ?
Hélas I s'il me faut pour revivre Un air plus tiède, un ciel plus'douz, Ne puis-je, à côté de moni livre, Trouver mon soleil près de vous?
Enveloppé de votre haleine, Serré dans vos bras grands ouverts, Comme le bélier dans sa- laine, Je braverais les noirs hivers.
Mais, puisqu'un autre arrêt l'emporte.
Que c'est voire avis, ce matin.
Que la science est la plus forte Et m'ordonne un soleil lointain...
De la Provence coutumière Je reprends le tiède sentier ; Dans ses parfums, dans sa lumière, Je me plongerai tout entier.
Mon corps, mon cœur, ma poésie Rajeunis dans ces lieux brillants.
De ces bains de chaude ambroisie Sortiront joyeux et vaillants.
Oui, la vigueur me fait envie !
Mon grand combat n'est pas livré ; Je veux m'attacher à la vie.
Car c'est pour vous que je vivrai.
208 I.E XIVRB d'un PÈAE.
Cest à moi, dans notre nuit sombre, De vous diriger par la main Loin de Tornière et du grand nombre, De vous montrer votre chemin ;
De vous enseigner, par l'exemple, Sans nuls pensers ambitieux, A dresser dans votre âme un temple Au sévère honneur des aïeux.
Lorsque, en la tourmente où nous sommes, Vous saurez combattre et souffrir, Chers enfants! vous serez des hommes, Et j'aurai le droit de mourir.
Décembre 1873.
En vain, de sa douce voix,
Dans nos bois La brise de mai soupire ; Les chênes, mes vieux amis,
Endormis, Ne savent plus rien me dire.
En vain, lorsque je m'assieds,
A leurs pieds.
Sourit l'œil bleu des pervenches, Et voltigent les chansons
Des pinsons Sur les aubépines blanches.