DANS LE DOUTE
À UOH PÉRB
Toi que j'ai dans mon cœnr pour guide et pour exemple ^ Toi dont l'auguste image est là, devant mes yeux, Donnant à ce réduit la majesté d'un temple, Où j'offre pour encens mon travail aux aïeux,
O mon père ! je viens, dans une heure suprême, Remprunter ta raison, ta sereine vertu ; Prier ton vieil honneur de décider lui-même.
Entre ces deux devoirs, parle, que ferais-tu ?
Réponds sans condescendre à mon faible courage-. J'ai tes moindres conseils pour inflexible loi,
2^6 LE LIVRE d'un PÈHB.
Et je puis être fort achevant ton ouvrage :
Suppose à cette place un fils digne de toi.
Parle-moi franchement, ainsi qu'un chef de race ; Tandis qu'à tes côtés, oubliant ses douleurs. En cet autre portrait, sainte et pleine de grâce, Ma mère encor répand la prière et les pleurs.
Vous savez tous les deux le secret de mon doute, Oracles paternels, chaque jour consultés ! Vous savez vers quel but je veux pousser ma route, Si je vis pour moi-même et pour mes vanités.
J'ai toujours fait deux parts du seul bien que j'envie, Du trésor qu'après vous j'augmente et je défends, Deux parts de mon honneur et deux parts de ma vie. L'une pour les aïeux, l'autre pour les enfants.
C'est à vous, devant eux, en mes jours de faiblesse. Que je dois rendre compte et demander conseil. Afin que je puisse. être, auxfils de ma tendresse. D'un exemple aussi pur et d'un secours pareil.
Conseille-moi, prononce à ma place^ ô mon père ! Si j'en souffre moi seul, tout sera pour le mieux. Ordonne-moi l'effort qui devra satisfaire :
Aux droits de nos enfants, aux droits de nos aïeux.
Et, si j'ai bien agi selon ta conscience.
Au prix de mon repos, au prix de mon orgueil, O mon père ! tu sais de quelle récompense Je yeux me rendre digne au delà :du cercueil.
Au pied de ce portrait que mon regard consulte, Qu'un jour, non sans fierté, plaçant aussi le mien, Quelqu'un des fils à qui j'aurai transmis ton culte Vienne me demander un pareil entretien ;
Et qu'ayant accompli son acte de courage, Plus calme après la lutte et plus fort dans sa foi, Fixant ses yeux en pleurs sur mon heureuse image, II me dise : a O mon père ! es-tu content de moi ?
Juin 1870.
Nous montions vers les solitudes, Quand, non loin de la plaine encor, S'offre à nous un chêne aux flancs rades D'où le miel suinte en perles d'or.
A mi-coteau, dans une haie.
Il se dresse au soleil levant ; La ruche est sûre, vaste et gaie, A l'abri du froid et du vent.
L'essaim des vives ouvrières Bourdonne autour du noir logis; On dirait nn bruit de prières Dans les buissons de fleurs rougis.
La troupe, un moment indécise, A l'appel des mille senteurs Hésite, et chacun à sa guise Choisit la plaine ou les hauteurs ;
Là-bas, YoIe aux vignes prochaines, Dans ces petits enclos charmants, Vers ses longs prés bordés de chênes, Vers les bluets, dans les froments ;
Ou là-haut, parmi les genièvres, Les sorbiers, les pins résineux, Vers le cytise aimé des chèvres.
Vers ces grands rochers lumineux.
La place exprès semble choisie ; On a deux mondes à la fois Pour promener sa fantaisie...
On a les hameaux ou les bois.
On y peut, à pleines corbeilles.
Aux fleurs, aux fruits les plus divers, Vieux poète et jeunes abeilles, Cueillir ou son miel ou ses vers.
C'est là, sur le sol des ancêtres, Devant cet immense horizon,
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a$0 LE LIVRE d'un PÈRE.
Qu'à l'abri d'un rideau de hêtres, Je pose en rêve une maison.
Je la vois simple, mais ancienne ; Les murs sont fortement bâtis...
Et je rêve enfin qu'elle est mienne, Pour être à vous, mes chers petits !
Pour vous garder, loin de la ville, Ce foyer plein de souvenir.
Ce nid, ce port, ce vieil asile Oiî l'on veut toujours revenir ;
Où, quand notre âme est appauvrie, Après l'hiver sombre et moqueur.
On fait moisson de rêverie, On va renouveler son cœur.
Là, vers les bruyères vermeilles, Le blé noir, le trèfle ou le thym, Vos pensers, comme ces abeilles, S'envoleraient chaque matin.
Notre humble terre a sa richesse.
Ce ciel, ces sommets que voilà, Ce n'est point le beau ciel de Grèce, Ce n'est point l'Hymète ou l'Hybla.
Dans ces vastes champs qu'on domine, Ce n'est, là-bas, aux feux du soir, Ni Mégare, ni Salamine, Qu'on voit du pied de ce manoir.
Au bout d'une plaine jaunie, Le soleil rougit, par instants, Non Tazur des mers d'Ionie, Mais l'eau grise de nos étangs.
J'aperçois, du vert promontoire Dont ma ruche est le Parthénon, Un long fil d'argent... c'est la Loire, Modeste encore et sans renom.
Mais la nature est bonne mère ;
Nous aussi nous avons nos fleurs.
Le laurier, la rose éphémère,
Germent ici tout comme ailleurs.
Vous, les abeilles vagabondes, Avant de peupler ce jardin.
Combien avez-vous vu de mondes En venant chez nous de l'Éden ?
Vous qui, de la sagesse antique, Gardez encor les douces lois, Étes-vous filles de l'Attique, Abeilles des chênes gaulois ?
Peut-être, en buvant les rosées D'Eleusis et de Marathon,
253 IB LITRE d'un FÈRE.
Vos aïeules se sont posées Sur la bouche d'or de Platon.
Nous n'avons pas ces nuits sereines Et ces grands noms mélodieux.
Ces mers où chantent les sirènes Et ces lèvres des demi-dieux ;
Pourtant sur notre humble montagne On peut, de fleurs et de chansons, Quand l'essor printanîer vous gagne, Cueillir aussi d'amples moissons.
Ce miel de la ruche sans maître.
Trésor du pâtre et du chasseur, Aura moins de parfums peut-être.
Mais plus de force et de douceur.
Volez donc, chastes ouvrières, Vierges qui travaillez si bien ; Autant nous vaudront ces bruyères Qu'un laurier-rose athénien.
Vous, enfants, partez avec elles, Et, sans oublier votre nid.
Maintenant qu'ont poussé vos ailes, Allez à travers l'infini.
LA RDCHE. 2Sj
La terre est pleine de merveilles, La nature est belle en tout lieu ; Posez-vous, comme des abeilles, Sur toutes les œuvres de Dieu.
Allez, chacun selon sa force, Mais sans perdre Vardeur jamais ; Percez des fleurs la tendre écorce, Volez de la plaine aux sommets ;
Avec la libre fantaisie D'un esprit jeune et curieux, Que chacun pille l'ambroisie Dans la fleur qu'il aime le mieux ;
Sur les pêchers de nos collines, Au bord des étangs, sur les joncs.
Sur la ronce autour des ruines.
Et sur le lierre des donjons.
Au moindre calice allez boire.
Au moindre ruisseau, s'il est pur, Dans le grand fleuve de l'histoire, Dans l'urne du poète obscur.
Imprégnez-vous de toute chose Bonne à distiller cire ou miel, De la poussière d'une rose, Des pleurs d'une aube dans le ciel.
Puis, chères âmes dispersées, Apportez-moi, chaque printemps,
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La récolte de vos pensées
Dans la ruche où je vous attends.
Voici, pour moi, l'heure inféconde Où l'homme, atteint d'un sombre ennui.
Ferme ses yeux aux fleurs du monde, Et ne regarde plus qu'en lui.
Cette immense nature en fête, Ces bois et ces prés embaumés.
Ces monts dont j'atteignis le faîte, Ces déserts que j'ai tant aimés.
Ces splendeurs saintes que j'admire, Bientôt, se voilant d'un brouillard, Pour moi n'auront plus un sourire , Pour moi n'auront plus un regard ;
Mais, aux voluptés dont me sèvre Mon hiver pâle et soucieux, Je goiite encor par votre lèvre.
Je vois ces beautés par vos yeux.
C'est à vos doux rêves intimes.
Le long de ces bois toujours verts.
C'est à votre essor vers les cimes.
Que je veux demander mes vers.
Volez donc ! le ciel est en flammes Sur ces hauteurs que nous voyons ; Remplissez vos vaillantes âmes De parfums, d'accords, de rayons,
Après ces travaux pleins de charmes, Revenez vite, ô cher essaim, Verser tout, la joie ou les larmes.
Vos trésors entiers, dans mon sein !
Et du gain de quelques journées Vous comblerez, à mon appel, Le vide fait par les années Au creux de l'arbre paternel.
Revenez ! la nuit est prochaîne, Jeunes abeilles, mes amours!...
Et par les fentes du vieux chêne Un miel pur coulera toujours.
Mai 1869.