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Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique

A.SDRE CnÉHiEti n'avait, en mourant, laissé dans le souvenir de quelques amis des Muses qu'un Aora proiùis à la célébrité. Sa gloire était moins fondée sur des titres que sur des regrets. Son talent ne fat long-tems attesté que par des fragmens du genre de l'Elégie; mais ses vers étaient empreints de tant de grâce, ils avaient un tel paHiim du génie autique, qu'il semblait qu'ils dussent se conserver dans la ménloire des gens de goût par la tradition du plaisir qu'on éprouvait à les connaitre.

Peut-être fallait-il laisser à ce poète, à-la-fois inconnu et célèbre, le prestige de sa destinée? Peut-être y »-t-il quelque chose d'irréligieux à soulevtr le voile qui couvre une renommée d'innocence et dft mystère? Pourquoi livrer les fruits imparfaits de cette muse aux hasards de nos préoccupations, et demander deu». fois au jugement des hommes ce qu'ils accordent si difficilement? J'eusse obéi à ces considérations, sans la crainte

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Il SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

de n'être frappé de ces idées que parce qu'elles sont naturelles à ceux qui ne sont pas nés pour un grand nom, et de céder, par des abnégations faciles, à cette indifférence de la gloire qui ne suppose aucun sacrifice.

C'est surtout aux poètes que s'adressèrent mon espoir et nion zèle, en mettant au jour ce recueil; c'est au peu d'hommes restés fidèles à un culte délaissé que celte lecture peut offrir un sujet d'étude et de méditations profitables. Les livre» ne manquent pas aux idées positives de ce siècle : pourquoi n'en apparaîtrait-il pas un pour ces esprits qui n'ont pas encore déserté les champs de l'imagination? Leur estime peut consoler Cbénier de l'indifférence de la critique; et c'est dans cette espérance que j'ai rassemblé quelques documen» sur ses ouvrages et sur sa vie si rapide.

André-Marie Cbénier naquit à Constantinople, le a9 octobre 176a. Sa mère était une Grecque dont l'esprit ' et la beauté sont célèbres. II fut te troisième fîls de M. Louis Chénier, consul-général de France. I^e plus jeune des quatre frères était Marie-Joseph, auteur, de Fênélon, de Charles IX et de Tibère.

Conduit en France dans l'âge le i^us tendre^

I. fçyrez , à la f!n des OEiieres anctenne$ d'André Chénier, deux lettres de sa mère sot les Oanseï et les Enterrcmens grecs. Nous nvons extrait ces d en x morceaux précieindu Fayage Gnéraire de Guys. [Nute rie V Éditeur.),

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D'ANDRÉ CHÉNIER. in

André Chénier fut envoyé à Carcassonne, et confié jusqu'à neuf ans aux soins d'uile tante, sœur de son père. Il commença sous le ciel du Tjanguedoc,aux bords de l'Aude, dont les souvenirs le charmaient sans cesse, une éducation loiite libre et toute rêveuse. Son père revînt à Paris vers 1 773, et le plaça, avec ses deux frères aînés, au collège de Navarre. Son goût pour la poésie se développa de très-bonne heure. Il savait le grec à seize ans : il traduisit au collège une ode de Sapho; et cette pièce, sans être digne de voir le jonr, porte déjà le caractère d'un talent très-original: "

- A vingt ans , il entra comrtie sous-licutenant dans le'régiiïient d'AngourrioiS, en garnison à Strasbourg. Mais il y'cherchait'là gloire; et, t\e trouvant dans cette vie oisive, dans les habitudes frivoles des officiers de ce temps-là, que de l'ennui et des dégoûts incompatibles avec son caractère, il revint, après six mois, recommencer à Paris des études fructueuses, parce qu'il les poursuivit sans distractions et sans maîtres.

■ II' recherchait le commerce de tout ce que les art^, les sciences, les lettres, possédaient de talens distingués. H mérita, dès cette époque, l'honorable amitié de Lavoisier, de Palissot, de David et de Lebrun. Animé de la passion de l'étude, il se levait avant le jour pour s'occuper de ses travaux. Les seuls rêves de son ambition étaient d'atteindre à l'universalité des connaissances humaines.

L'excès du travail lui causa une maladie vîo-

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iT SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

lente. Les deux frères Trudaine, ses amis d'enfance, après avoir hâté sa gnérison, le décidèrent à les accompagner en Suisse. Il fit ce voyage à vingt'deux ans. On a retrouvé quelques notes de ses impressions passagères ' , mais rien qui s'y rapporte à l'idée d'écrire un ouvrage. On y sent méioe l'embarras d'une admiration trop excitée, et cette impuissance de l'enthousiasme qui pour créer a besoin de la magie des souvenirs.

Au retour de cette excursion toute poétique, le comte de la Luzerne, ambassadeur en Angleterre, l'emmena avec lui. Il parait qu'il passa à I^ndres des jours pénibles'. Mécontent de son sort et de sa dépendance, déjà tourmenté d'une maladie qui l'obséda toujours, il épuisa en de fréquens voyages quelques années d'une vie errante, inquiète, incertaine, et ne se fixa enfin à Paris qu'en 1790.

C'est alors, à vingt-huit ans, qu'il mit dans ses travaux commencés, et dans le plan des ouvrage» qu'il voulait faire, une suite et un ordre constans. Charmé des Grecs, il forma son style sur leurs divins modèles; mais, frappé de l'intolérante obsti-

I. Foyes tes Élégies VU et XL; c'est dans cette dernière él^e surtout qu'André Chénier a consigné les souvenirs les plus intéressans de son voyage. {Note de FÉdà.)

a. Les fragmens datés de Londres, et imprimés aux p3(;es a56 et3i7 du présent volume, en sont une preuve touchante et irrécusable. {Idem.}

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D'ANDRE CHENIER. v

aation de quelques esprits à prétendre enfermer le vol des Muses dans le cercle de leurs étroites idées, il résolut de s'en afiranctiir, d'essayer des routes nouvelles, et consacra ce projet dans te poème intitulé l'Invention. L'amour de la Nature et des vertus de cet âge où l'on méconnut l'emploi de l'or tourna ses idées vers l'Églogue : c'est une vocation des âmes pures. Chatterton , dont la destinée présente avec celle de notre poète plus d'un rapport ' , s'exerça aussi dans ce genre. Cette sorte de composition était assez justement discréditée parmi nous, à cause des noms de Ronsard , de Fontenelle et de quelques autres; mais Cfaénier chercha les traces des maîtres; et quelquefois il les a rencontrées.

Un sentiment pteiu d'analogie avec la poésie s'empara des inspirations de ce cœur: il retrouva toute la grâce oubliée des formes antiques pour peindre l'amour qui accable et soutient les jours du poète. Il prend sur sa lyre des accens d'une vérité déchirante, ce sentiment, qui tient à la douleur par un lien , par tant d'autres à la volupté.

1. Plus encore avec celte de notre infortuné Gilbert, puisque la misère lui donna également l'afTreux conseil d'attenter i ses jours. Thomas Chatterton s'empoisonna à peine âgé de dix-huit ans. Quand on ouvrit sa chamhre , on la trouva, ditoq , semée des restes de ses manuscrits déchirés. ( Note de l'Éditeur.)

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VI SÛR LA VIE ET iSS OUVRAGES

Au milieu de ces agitations, il jeta les idées premières de plusieurs poèmes, dont les plans ii'é- . taient point arrêtés. SoUs le titre vague d'Hermès, il voulait, comme Lucrèce, expliquer la nature des choses , mais par le secours de nos cotmaissances modernes. Il voulait chanter X^imérique, pour faire ses héros de la Faiblesse et de l'Innocence; retracer l'Art d'aimer., si profond, si étudié dans les mœurs françaises; enfin, dans tin poème de Suzanne', s'empar.er de toute la poésie des livres saints et de la primitive élégance de Jacob.

Il ne confiait le secret de ses espérances qu'à bien peu de personnes. Son frère, Lebrun, Rou-> cher, MM. de Pange et de Brazais, étaient à peu près tout son aréopage. Il fuyait , comme un autre les cherche, les occasions éphémères de briller, mûrissait ses taletis en silence, et dédaignait l'éclair d'une réputation qui devance ses titres.

Le marqujs de Brazais était plus particulièrei ment son oracle. Peu d'horomes^peti de gentils» hommes surtout, ont possédé à un si haut degré le sentiment de la poésie. Ami de Lemière, de Lebrun , des deux Chénier , M. de Brazais a laissé un curieux monument de son goût, en corrigeant de sa main, dans im exemplaire du poème des Fastes que nous conservons, le fameux morceau

I. Nous ne possédoi» aucun fragnâent de ce poème. (iVô/f de l'Éditeur. )

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D'ANDRE CHENIER. vu

sur le Clair de lune. C'est une étude intéressante que celle d'examiner comment un mot, un tems de verbe, changés, transfigurent tel passage, et mettent la poésie où elle n'était pas.

André se livrait à ses travaux assidus , quand d'imposans évènemens l'empêchèrent de suivre cette carrière. L'année 1789 venait de briller pour la France; les cœurs généreux palpitaient d'espoir; et celui d'André Chénier ne pouvait demeurer indifféremment dans les intérêts des lettres , quand ceux de la patrie s'agitaient. Eût-il été digne de la poésie, s'il n'eût aimé la liberté?

Il lui prêta son appui , quitta la langue harmonieuse des Muses pour la pressaiile logique des discussions, et lit à la raison publique, qui demandait à s'éclairer , le sacrifice de sa chère obscurité. Réuni à quelques écrivains de mérite, entre autres à ses amis MM. de Pange et Boucher, il établit, dans le Journal de Paris, une énergique opposition aux principes d'anarchie et aux résistances aristocratiques qui se développaient de toute part. C'était former sur sa tête cette tempête qui devait l'engloutir.

On a dit assez généralement que les deux Chénier avaient professé £n politique et montré duis le cours de notre révolution des opinions opposées : c'est ici le lieu de rectifier cette erreur. Leur dissidence ne s'établit que sur un point, sur un point essentiel à la vérité , mais explicable par la seule différence de leurs caractères.

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SUR LA VIE ET IJlS OUVRAGES

Lorsque les Amis de la Constitution fondèrent leur club, sous ce titre d'abord respectable, Marie- Joseph consentit d'en faire partie. Son frère , plus éclairé, et (ce qu'on oublie souvent) plus âgé que lui , pressentit quelle sinistre influence allait exercer cette association, et quel tort, peut-être irréparable, elle allait faire aune cause glorieuse. Il fut des premiers a combattre ses doctrines et son pouvoir sanguinaires par de courageux écrits *. Marie-Josepb, qui trouvait dans cette assemblée d'ardens amis , peut-être quelques prôneurs , quelques appuis pour ses efforts à la tribune et au thf^âtre, se défendit quelque tems de croire à leurs coupables vues. Il imprima dans les feuilles publiques que les écrits de son frère ne renfermaient point sa pensée'; mais, peu de tems après, il s'éloigna avec horreur de cette société, devenue trop célèbre sous |a dénomination des Jacobins.

Son erreur avait été courte, car elle s'était dissipée avant les premiers excès de ses collègues; mais c'en était assez pour avoir frappé les esprits. Divisés sur un point, on établit que les deux frères l'étaient sur tous; et, de là, cette opinion.

I. Entr'aatres écrits, 1x1^2, dans le tome de ses OEutres anciennes, 'CeVoi intiti]Ié : De la cause des désordres qui troublent ta France, et arrAent l'établissement de Iç Liberté. [Ifote dt l'Éditeur.)

a. Ces lettres , imprimées dans le Honiteur du temps , ont été recueillies et insérées dans le cinquième volume des CCkt vres anciennei de Marie-Joseph Chénier. (Idem.)

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D'ANDRÉ CHÉNIER. tx

encore répétée, qu'André Chénier appartenait à la cause des privilèges et des injustices. On conçoit qu'une telle conquête ail tenté l'ambition d'un parti; mais là, comme ailleurs, ses prétentions s'évanouissent devant l'évidence.

Doué d'une raison supérieure et de ce courage civil, rare eu France, où la valeur est commune, André Chéoier devait se placer dans les rangs peu nombreux de ces hommes que n'approchent ni l'ambition, ni la crainte, ni l'intérêt personnel. La plupart des esprits ne sauraient comprendre qu'on ne tienne à aucun parti, à aucune secte, et qu'on ose penser tout seul : c'est le propre des amis de la liberté. Ceux-là se placent au milieu des factions qui se combattent ; et il ne faut pas croire que, s'ils suivent cette ligne, que s'ils s'exposent dans celte carrière, la plus périlleuse de toutes, ils en méconnaissent le désavantage. N'accusons point leur habileté, pour nous dispenser d'honorer leur courage.

Le caractère d'André Chénier était armé contre toute hypocrisie et tout arbitraire : il ne voulait pas plus, comme il l'a dit lui-même, des fureurs démocratiques que des iniquités féodales; des brigands- à-ptqi^es que des brigands à talons rouges ; de la tyranpie des patriotes que de celle de la Rastille; des privilèges des dames de cour que de ceux des clames de halle. Il eût rougi de choisir entre Coblentz et les Jacobins. Oik le verra, ;iu péril de cette vie qui lui fut arrachée, s'c^rir

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