X SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
k défendre Louis XVI; et, quand la cause d'une grande infortune lui parut sacrée, la plume qu'il lui prêta avait tracé les plus fortes paroles qu'on ait écrites contre cette résistauce que te pouvoir monarchique voudrait opposer à la juste liberté des peuples.
Cependant , les évènemens se précipitaient.
Chénier avait mérité la haine des factieux : il avait célébré Charlotte Corday ', flétri Collot-d'Herbois', attaqué Roberspierre; et le procès de Louis XVI vint réveiller la vengeance de ses puissaos ennemis. Après avoir épuisé, dans les journaux du tems, tout ce que la raison des âmes généreuses pouvait avoir de force pour faire changer les formes de celte procédure, il proposa à M. de Malesherbes de partager près du Roi les périls de sa tâche : il obtint cet honneur. C'était la première fcMS qu'il sollicitait près des grands.
On sait que le Roi, lorsque la sentence de sa mort fut prononcée, avait demandé à l'Assemblée, par une lettre pleine de calme et de dignité, le droit d'appeler au peuple du jugement qui le condamnait. Cette lettre, signée dans la nuit du 17 au »8 janvier, est d'André Ch^iier^. Elle est imprimée
I. ^o^z présent volume, page 375. ( N'oie de l'Éditeur.) 9. yojez ibid. P^^g^ Zq». (Idem.)
3. Foyez la Lettre de Louis X Fi aux Députés de la Contention, rédigée par A^dré Chéniet, volume de ses OEuvres
. {IHe^.)
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sur la minute écrite de sa propre maîii, et corrigée en plusieurs passages sur les avis de M. de Malesherbes.
Tant d'imprudentes vertus avaient compromis les jours de Chénier. On le décida à quitter Paris vers 1 793. Il alla d'abord à Rouen , puis à Versailles, où Marie-Joseph avait réuni des sufirages populaires. L'amitié des deux frères s'était entretenuepar de continuels et de réciproques témoignagiss. J'ai publié, il y a cinq ans, une lettre de l'auteur d'Henri VUIi où se peint la plus ancienne et laplus fidèlealTection '. C'est à son frère qu'il dédia sa tragédie de Bratus et Cassius^ André, à son tour, prend sa défense contre les injurieuses déclamations de Rurke '; il adresse à Marie-Joseph la première de s«s Odes', et se ptait sans cesse
r. Cette lettri; est fmpriniée à la fin*clu présent volume. Ffous n'avons pas voulu la séparer des (ouvres d'André Cliéiiier, afin d* proaver aux esprits envieux et inéchans que cette haine i mort qu'ils ont si lâchement supposée à son frère n'est qu'un (rnit de leur imagination infernale , et que la piété filiale et fraternelle, bien loio d'avoir été, comme ils l'osent avancer, sacrifiée'par Marie-Joseph, fut au contraire pour son cœur la première des vertus et le plus sacré des devoirs.
Foyes l'Épîlre dédicatoire de sa tragédie de Brutat et Casjûw, page i85 du tome I deses ÛËuiTMjNMfAïunM. {Sbtede l'Éditeur.)
a. Dans le chapitre intitulé: De l'esprit de parti, pt imprimé dans le volume de ses Œuvres ancienne!, ibidem.)
3. Foyet rode 1" et la fin de l'Élégie \ÏV, présent volume. [Idem.)
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à rappeler dans ses ouvrages le souvenir- de leup mutuel appui.
A VersaiHes, son frère le protégea de son crédit ; il choisit lui-même la maison qui lui servit d'asile; et là, dans ces murs devenus une solitude, abandonné k des jours de tristesse et de paix, notre poète eût été conservé à la France, sans le plus déplorable et le plus inattendu des évènemens.
André apprit qu'un de ses amis, M. de Pastoret, venait d'être arrêté à Passy. Il y vole; il veut offrir à sa famille quelques paroles de consolatioUi Des commissaires, chargés d'une visite de papiers, jugèrent suspectes les personnes trouvées dans ce domicile, et les conduisirent toutes en [«ison. On rechercha l'origine de ce qu'tm supposait un acte de quelque comité ; on voulut connaître de quel pouvoir il pouvait émaner, afin de le fléchir : ces démarches furent inutiles. Quelqu'un oftrit une somme considérable pour cautionner la liberté du prisonnier: nulle autorité n'osa la lui rendre; et il était arrêté sans ordre !
Cependant les ennemis de la faction anarchique étaient tous recherchés; et les arrêts du tribunal révolutionnaîrie couvraient Paris de deuil. L'unique sauve-garde des prisonniers était l'ouhU où ils tombaient à la faveur de leur nombre. Ceux qui- sont sortis à cette époque de la terrible épreuve des cachots se souviennent que c'est à ce moyen de salut que tendait la sollicitude de leurs flmîs. Il fallait se foire oublier ou périr. Marie-Jo-
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seph, alors insulté à la tribune, devenu l'objet de la haine particulière de Roberspierre, qui redoutait ses principes et enviait ses talens^'auraît eu que le crédit de faire hâter un supplice; il s'abstenait même de paraître à la Convention. Il pouvait mourir avec son frère , non le sauver. Il est de nos censeurs qui se seutent, aujourd'hui, un héroïsme supérieur à cette âme qui fit parler les Calas et les Gracchus : qu'ils viennent jeter à sa statue la première pierre.
' Heureux, si, du moins, l'on eût suivi ses conseils ; si l'on se fut renfermé , pour André , dans cette prudence qui conserva les joiu^ de M. Sauveur Cbénier, détenu en même tems à la Conciergerie !
Nous n'expliquons point ces détails pour réfuter la basse calomnie qui essaya de rendre Marie> Joseph responsable du sort de son frère. Cette justification serait une injure à sa mémoire. Les pins violens adversaires de ses principes , les plus injustes détracteurs de son talent, n'ont jamais trempé dans ces vils soupçons , quand ils ont mérité l'honneur de le combattre. Certes, on ne connaît point de raison d'aimer Chénier, à M. de Chateaubriand , son successeur à l'Académie. Il a peut-être, dans son discours de réception, laissé revivre trop de ressentimens contre lui; mais, dans ce discours, il ajoute : « Chénier a su, comme moi, « ce que c'est que de perdre un frère tendrement « aimé : il serait sensible à l'hommage que je
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XIV SUR LA VIE ET LES OUVRAGES « rends à ce frère , car il était naturellement gé* a néreux. » On sait que les amis de l'un furent ceux de l'autre jusqu'à la mort. £t sa mère , dit le respectable M. Itaunoù ' , en parlant de la victime si malheiu^usemént immolée, to mère, qui l'a pleuré quatorze ans, demeura, tact qu'elle vécut, avec Marie-Joseph. C'était lui qui la consolait'.
Mais le père des ^ux poètes latiguait de plaintes inutiles les hommes puissàus -de cette sanguinaire époque. 'Impru<Jent vieillard! il parvint à s'en faire entendre. « Quoi! hii dit un de ces agens a de tprreur, que je ne nororderai point parce « qu'il vit encore, est-ce parce qu'il porte le nom « de Chénier, parce qu'il est le frère d'un repré- « sentant, que depuis six mois on ne lui a ^as K encore fait son procèsl* Allez, Monsieur, votre (t fils sortira dans trois jours. »
Hélas I et «n effet. Et, quand te malheureux père allait parler;aux amis-' de son fils de^s espé-
I. fo^t la note placée en tète du tome I des OSupreiposthumes de Marie-Joseph Chénier. {Note de l'Éditeur.)
a. Lises encore, pour plus amples et plus touchans détails, la Lettre historique de M. Arnault sur Marie-Joseph Chénier, et, immédiatement après, le Discours funèbre que ce même écrivain, éloquent et vertueux, fut chargé par l'Institut de prononcer sur ta tombe de son illustre collègue. Ces deux morceaux sont imprimés en tête du tome I des OEuvres a. de Marie-Joseph Chénier. {Note de l'Éditeur.)
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rances et de sa joie , on lui répondait : piiissiezvous ne jamais accuser votre tendresse!
André Chénier retoucha , dans sa prison , des ouvrages que son frère aurait publiés- sans doute, si le travail qu'il commença à ce sujet ne fût demeuré imparfait, à cause de la dispersion des manuscrits en plusieurs mains et en plusieurs lieux.
Oserai-je etprimer l'impression que je ressentis, lorsque ces ouvrages, enfin rassemblés, tracés tous de sa propre main , me fucent confiés après vingt-trois ans d'ouUi? Chargé de ce précieux dépôt, avec quel recueillement je contempisâs les traces fragiles d'une pensée peut-être immortelle! Je relus ces chants avec quelque chose de l'^otioD que donnent l'écrit d'une main chérie et tes affections les plus proches de notre coeui*. Que d'affligeantes idées me rappelaient quelques-uns de ces caractères furtivement tracés; ces lignes, pressées sur d!étroits feuillets, <^oisis pour être- soustraits à Ilnquisition d'un geôlierl Le tems commençait de les attaquer; et je les déployai^ avec un soin presque égal à celui que j'avais vu ïiaguère employer à Naples à dérouler les manuscrits d'Ëpicnre ou d'Anacréon. Une révolution de la Nature avait presque anéanti ces beaux modèles; et nos discordes, plus terribles encore , avaient long- tems menacé un de leurs glorieux disciples.
Toutelbis, le jeune poète ne fut jamais satis-
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XVI SUR LA. VIE ET LES OUVRAGES fait de ses esquisses. Le sens quelquefois douteux d'une pensée, les tours trop elliptiques, les mots que pourra noter la critique , il les avait remarqués lui-même. Il se blâmait souvent; et j'ai retrouvé des passage» qu'il avait soulignés ou censurés de sa main. Ceux de nos juges pour qui la correction est le premier des mérites, et qui sont moins touchés des beautés d'un ouvrage qu'offensés de ses défauts, pourront trouver à exercer leur blâme dans ce recueil; mais ces esprits, armés contre leur plaisir, se souviendront peut-être que l'auteur ne parcourut de la carrière humaioe que le tems des troubles et des passions. Exigerontils les saveurs de l'automne d'un fruit naissant tombé sous les coups d'un orage? Si vous lui voulez une correction irréprochable, allez redemander l'infortuné au tombeau qui se ferma sur lui k trente et un ans.
L'ensemble de sa poésie donne l'enchantement. Elle a ce qui est le caractère des œuvres du génie : le pouvoir de vous ravir à vos propres idées, et de vous transporter dans le monde de ses créations. J'ai vu partager cette ivresse enthousiaste aux esprits tes plus difficiles et les plus accoutumés, par la réflexion, à calculer l'effet de la pensée. La plupart de ses Idylles sont des modèles dont Théocrite avouerait l'ordonnance ; et ses Elégies semblent des inspirations où Tibulle a jeté sa flamme, où La Fontaine a mêlé sa grâce.
Mais j'oublie, en parlant des choses qui feront
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vivre son nom, que quelques jours lui restent encore dans la captivité , et qu'il convient d'achever une tâche douloureuse. Les deux Trudaine étaient aussi détenus à Saint-Lazare; et Suvée, prisonnier comme eux , s'occupait de faire le portrait d'André. Cette peinture, possédée aujourd'hui par M. de Cayeux, est la seule image qui reste de lui. C'est à Saint-Lazare qu'il composa pour mademoiselle de Coigny cette Ode, la Jeune Captive', que peut-être ou n'a jamais lue sans attendrissement. Ija veille du jour où il fut jugé, sou père le rassurait encore , en lui parlant de ses talens et de ses vertus : « Hélas ! dit-il , M. de Males- « herbes aussi avait des vertus! »
Il parut au tribunal sans daigner parler ni se défendre. Déclaré ennemi du peuple, convaincu d'avoir écrit contre la liberté et défendu la tyrannie, il fut encore chargé de l'étrange délit d'avoir conspiré pour s'évader. Ce jugement fiit rendu pour être exécuté le 7 thermidor (^5 juillet 1794)» c'est-à-dire l'avant-veille de ce jour qui eût brisé ses îers, et qui délivra toute la France.
MM. de Trudaine demandèrent la faveur de périr avec lui; mais on les avait réservés à l'exécution du lendemain (du lendemain, 8 thermidor!). Les bourreaux s'applaudissaient alors quand la victime pouvait reconnaître le sang de ses amis à la place ou ils allaient répandre le sien.