‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historiqueChapitre 34 sur 99 · D'UNE IDYII^ DE BION · texte numérisé non relu

D'UNE IDYII^ DE BION

Loin des hords trop fleuris de Gnide et de Paplios, Effrayé d*UD bonlieur ennemi du repos, J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse Invoquer dans mes vers la Nymphe d'Aréthuse, Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris.

Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils. Tous deux ils souriaient. «Tiens, Berger, me dit-elle, « le te laisse mon fils : sois son guide fidèle; « Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans; <t Montre-lui la sagesse : elle habite les champs. » Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide, J'appelle près de moi l'enfaut doux et timide. Je lui dis nos plaisirs, et la paix des. hameaux; Un Dieu même au Pétiée abreuvant des troupeaux; Bacchus et les moissons; quel Dieu, sur le Ménaie, Forma de neuf roseaux une flûte inégale ; Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons, M'apprenait, à son tour, d'amoureuses chansons; La douceur d'un baiser, et l'empire des belles;

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Tout l'Olympe soumis à des beautés mortelles; Des flammes de Vénus Pluton même animé ; Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé.

Que ses chants étaient doux! je m'y laissai surprendre; Mou âme ne pouvait se lasser de l'entendre.

Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit, Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit 11 connut sa victoire; et sa bouche embaumée Me versa son doux miel sur ma bouche pâmée.

Il coula dans mou cœu!:; et, dès cet heureux jour, £t ma bouche et mon cœur n'ont respiré qu'amour-

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ÉLÉGIE ÏII.

O LIGNES que sa main, que sod cœur a tracées! O nom baisé cent fois ! craintes bientôt chassées ! Oui : cette longue route, et ces nouveaux séjours.... Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours, Ma mémoire , partout sont tes chères compagnes. Dis vrai? suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve, trouble et Ëtogeux, Vient grossir et souiller le cristal orageux?

Ta lettre se promet qu'eu ces nobles rivages Où Senart épaissit ses immenses feuillages Des vers pleins de ton nom attendent ton retour. Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de âanunes inquiètes.

Peut du Pennesse encor visiter les retraites; Et, loin de son amante égayant sa langueur, Calmer pai- des chansons les troubles de son cœur ! Camille, où tu n'es point, moi, je n'ai pas de Muse; Sans toi , dans ses bosquets Hélicoa me refuse ; Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts; Et les chœurs d'Apollon méconnaissent ma voix.

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i4o ÉLÉGIES.

Ces regards purs et doux que sur ce coin du Monde

Verse d'un Ciel ami l'indulgence féconde

N'éveillent plus mes sens ni mon âme. Ces bords

Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors:

Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries;

Et l'Ennui taciturne babîte ces prairies.

Tu fis tous leurs attraits. Ils fuyaient avec tôt

Sur le rapide char qui t'éloignait de moi.

Errant et fugitif, je demande Camille

A ces antres souvent notre commun asile;

Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés,

Sous tes lambris jamais par moi seul habités ,

Où ta harpe se tait, où la voûte sonore

Fut pleine de ta voix et la répète encore;

Où tous ces souvenirs cruels et précieux

D'un humide nuage obscurcissent mes yeux.

Mais pleurer est amer pour une belle absente;

Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante,

Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs.

Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs;

Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime;

Vous défendre une larme, et pleurer elle-même.

Eh bien! sont-ils bien tous empressés à te voir? As-tu sur bien des cœurs promené ton pouvoir? Vois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire, Et chacun de tes pas compter une victoire?

Oh! quel est mou bonheur si, dans uu bal bruyant.

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ELEGIES. i4i

Quelque belle tout bas te reproche, en riant, D'un silence distrait ton âme enveloppée.

Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée! Mais Dieux! puissefr-tu voir sous un ennuî rongeur De ta chère beauté sécher toute la fleur, Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes; D'aller diercher toi-même et désirer des fêtes; Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois. Aux éloges rusés d'une flatteuse voix, Comme font trop souvent de jeunes infidèles, Sans songer que le Ciel n'épargne point les belles! Invisible, inconnu, Dieux! pourquoi n'ai-je pas Sous un voile étranger accompagné tes pas !

J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de zèle, Porter, comme le cœur, le vêtement fidèlei Quoi! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins, Devinent tes pensers.'tes ordres, tes besoins! Et , quand d'âpres cailloux la pénible rudesse De tes pieds délicats offense la feiblesse.

Mes bras ne sont point là pour presser lentement Ce fardeau cher et doux, et fait pour un amant! Ah! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime! Il fut un tems , Camille , où plutôt qu'à me fuir Tout le pouvoir des Dieux t'eût contrainte à mourir.

Et puis, d'un ton charmant, ta lettre me demaude Ce que je veux de toi , ce que je te commande.

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i4a ÉLÉGIES.

Ce que je veux? dis-bi : je veun que ton retour Te paraisse bien lent; je veux que nuit et jour Tu m'aimes. (Nuit et jour, hélas! je me tounnente.) Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente; Dors en pensant à moi ; réve-moi près de toi ; Ne vois que moi sans cesse , et sois toute avec moi.

Aa! je les reconnais, et mon cœur se réveille. sons! ô douces voix chères a mon oreille!

O mes Muses! c'est vous, vous, mon premier amour; Vous, qui m'avez aimé dès que j ai vu le jour! Leurs bras, à mon berceau dérobaut mon enfance. Me portaient sous la grotte oîi Virgile eut naissance; Où j'entendais le bois murmurer et frémir,' Oii leurs yeux dans les fleurs me regardaient donnir. Ingrat! ô de l'Amour trop coupable folie!

Souvent je les outrage, et fiiis, et les oublie; Et, sitôt que mon cœur est en proie au chagrin , Je les vois revenir, le front doux et serein! J'étais seul, je mourais; seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m'agite et me tourmente; Je vois tous ses appas, et je vois mes dangers; Ah! je la vois livrée à des bras étrangers:

Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure; r^ur chant mélodieux assoupit ma blessure; Je me fuis, je m'oublie; et mes esprits distraits Se plaisent à les suivre, et retrouvent la paix. Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines. Soit que j'aime l'aspect des campagnes Sabines ,

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i44 ELEGIES.

Soit CatiU ' ou Falenie, et leurs riches coteaux.

Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux!

Par vous, de l'Anio j'admire le rivage;

P^r vous, de Tivoli le poétique ombrage,

Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,

La Nymphe et le Satyre écoutant les chansons.

Par vous, la Rêverie errante, vagahonde.

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