ÉLÉGIE XVIII
A M. LE MARQllIS DE BRAZAIS.
Qui, moi, moi de Phcebus te dicter les leçons?
Moi, dans l'ombre ignore? moi, que ses i
Pour émule aujourd'hui désavoûraient peut-être?
Bans ce bel art des vers je n'ai point eu de maître;
Il n'en est point, ami, IjCS poètes vantés,
Sans cesse avec transport tus, relus, médités;
Les Dieux, l'Homme, le Ciel, la Nature sacrée.
Sans cesse étudiée, admirée, adorée:
Voilà nos maîtres saiiits, nos guides éclatans.
A. peine avais-je vu luire seize printems,
Aimant déjà la paix d'un studieux asile,
!fe connaissant personne, inconnu, seul, tranquille.
Ma voix humble à l'écart essayait des concerts;
Ma jeune lyre osait' balbutier des vers.
I>éja même Sapho des champs de Mitylène '
1. André Cbéuier savait le grec à seize anit, et avait déjà tr^ duit, étant au collège, une ode de Sapho ; mais cette pièce, quoique portant l'empreinte d'un taleot très-original , a> p«înt pan\ iligne de voir le jour, ( Note de l'Éditeur, )
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ELEGIES. i«5
Avait daigné me suivre aux rives de la Seine. Déjà dans les hameaux, silencieux rêveur.
Une source intfiûète^ un ombrage, une Qeur, Des filets d'Arachné l'iogéaieuse trame, De doux ravissemens venaient saisir mon âme.
Des voyageurs lointains auditeur empressé, Sur nos tableaux savans où le mande est tracé Je courais avec eux du Couchant à l'Aurore.
Fertile en songes vains, que je chéris encore, J'allais partout, partout bientôt accoutumé.
Aimant tous les humains, de tout le monde aimé. Les pilotes bretons me portaient à Surate; Les marchands de Damas me guidaient vers l'Euphrate. Que dis-je? dès ce tenis mon cœur , mon jeune cœur Commençait dans l'Amour à sentir un vainqueur; Il se troublait dès lors au souris d'une belle. Qu'à sa pente première il est resté fidèle !
C'est là, c'est en aimant que, pour louer ton choix, Les Muses d'elles-même adouciront ta voix.
Du sein de notre amie, oh! combien notre lyre Abonde à publier sa beauté, son empire.
Ses grâces, son amour, de tant d'amour payé!
Mais quoi! pour être heureux, faut-il être envié? Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse N'attireraient jamais les ondes du Permesse, Qu'importe? Penses-tu qu'il ait perdu ses jours Celui qui, se livrant à ses chères amours.
Recueilli dans sa joie, eut pour toute science
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i86 ÉLÉGIES.
De jouir en secret, (ut heureux eu sileace?
Qu'il est doux, au retour de la froide saison, Jusqu'au printems nouveau regagnant la maison, De la voir devant vous accourir au passage , Ses cheveux en désordre épars sur son visage! Son oreille de loin a reconnu vos pas :
Elle vote, et s'écrie, et tombe dans vos bras; Et, sur vous appuyëe, et respirant à peine, A son foyer secret loin des yeux vous entraine. Là, mille questions, qui vous coupent la voix, Doux reproches, baisers, se pressent à la fois. La table entre vous deux à la hâte est servie. L'œil humide de joie, au banquet elle oublie Et les mets et la table, et se nourrit en paix Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits. Sa bouche ne dit rien ; mais ses yeux , mais son âme Vous parlent; et bientôt des caresses de flamme Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous. C'est là qu'elle y informe avec i^n soin jaloux Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle Habitait la contrée où vous étiez loin d'elle.
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