‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historiqueChapitre 6 sur 99 · L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

L'AMÉRIQUE

FRAGMENS

J'accuserai tes vents et cette mer jalouse

Qui retient, qui peut-être a ravi La Peyrouse.

Il partit. L'amitié, les sciences, Tamour,

Et la gloire française imploraient son retour.

Dix ans sont écoulés sans que la renommée

De son trépas au moins soit encore informée.

Malheureux! un rocher, inconnu sous les eaux,

A-t-il , brisant les flancs de tes hardis vaisseaux,

Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense ?

Ou , le nombre et la fraude opprimant ta vaillance ,

Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain

As-tu vu s'apprêter Texécrable festin ?

Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage,

Attends-tu ton ami ' voguant de plage en plage;

I. ( Bmmy ) d'EntrecasUanx , officier de marine distingua, fîit chu^,en 1791, da commandement des deux frètes, la Rtckerche et V Errance, envoyées à h décomerte de La Peyrouse. {Note de t Éditeur.)

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L'AMERIQUE. 3i

Ton ami qui partout, jusqu'aux borne* des mers Où d'étemellcB nuitH et d'éteraels hivers *.. Font plier notre globe entre deux miwts de gUce, Aux flots de rOcém court demander ta trace ^ Malheureux I tes amis, souvent dans leurs bouquets, Disent en soupirant : a Reviendra-t-il jamais! « Ta femme à sou espoir, à ses vœux enchaînée.

Doutant de son veuvage ou de son hyménée, ITenteod, ne voit que toi dans ses chastes douleurs. Se reproche un sourire; et, tout entière aux pleurs, Cherche en son lit désert, peuplé de ton image, Un pénible sommeil que trouble ton naufrage.

Un Inca , racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que le peuple prenait pour des dieux, s'exprime ainsi :

Pour moi, je les crois fils de ces dieux mal&isans Pour qui nos maux, nos pleurs sont le plus doux encens. Iioin d'être dieux eux-méme, ils sont telsquenoussommes: Vieux, malades, mortels. Mais, s'ils étaient des hommes, Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté Un tel excès de rage et de férocité ?

Chez eux peut-être aussi qu'une avare nature ft'a point voulu nourrir cette race parjure.

Le Cacao sans doute et ses glands onctueux Dédaignent d'habiter leurs bois infructueux; Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profiines Mûrir le doux Coco, tes mielleuses Bananes ;

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3i L'AMERIQUE.

Leurs champs da beau Maïs ignorent la moisson ; La Mangue leur refuse une douce boisson; D'berbages venimeux, leurs terres sont couvertes, îfoires d'af&eux poissons , leurs rivières désertes N'ofirent à leurs filets nulle proie; et leurs traits Ne trouvent point d'oiseaux dans leurs sombres forêts.

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FRÂGMENS.

Flore met plus d'un jour à finir une rose; Plus d'un jour fait l'ombrage où Paies se repose ; £t plus d'un soleil dore, au penchant des coteaux, Les grappes de Bacchus, ces rivales des eaux. Qu'ainsi tou doux projet en silence mûrisse; Que sous tes pas certains la route s'aplanisse; Qu'un œil sûr te dirige, et, de loin, avec art Dispose ces ressorts que l'on nomme hasard.

Mais souvent un jeune homme, aspirant à la gloire De venir, voir et vaincre, et prôner sa victoire, Vole et hâte l'assaut qu'il eût dû préparer.

L'imprudent a voulu cueillir avant l'automne L'espoir à peine éclos d'une riche Pomone; Il a coupé ses blés quand les jeunes moissons Ne passaient point eucor les timides gazons.

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Si d'un mot échappé l'outrageuse rudesse A pu blesser l'amour et sa délicatesse, Immobile il gémit. Songe à tout expier; Sans honte, sans réserve, il faut s'humilier: Ëglé, tombe à genoux, bien loin de te défendre; Tu le verras soudain , plus amoureux , plus tendre , Courir et t'arrêter, et lui-même à genoux Accuser en pleurant son injuste courroux.

Mais souvent, malgré toi, sans fiel et sans injure. Ta bouche d'un trait vif aiguise sa piqûre; Le Irait vole, tu veux le rappeler en vain :

Ton amant, consterné, dévore son chagrin; Ou bien d'un dur refus l'inflexible constance De ses feux tout uq jour a trompé l'espérance; Il boude ; un peu d'aigreur, un mot même douteux Peut tourner la querelle en débat sérieux :

O trop heureuse alors, si, pour fuir cet orage, I^s Grâces t'ont donné leur divin badinage, Cet air humble et soumis de n'oser s'approcher, D'avoir peur de ses yeux et de t'aller cacher, Et de mille autres jeux l'inévitable adresse, De mille mots plaisans l'aimable gentillesse; Enfin, tous ces détours dont le charme ingénu Force un rire amoureux vainement retenu !

Il t'embrasse, il te tient, plus que jamais il t'aime : C'est ton tour maintenant de le bouder lui-même. Loin de s'en effrayer, il rit; et mes secrets L'ont instruit des moyens de ramener la paix.

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FRAGMENS

Quand Jiinon sur llda plut au maître du monde, Nous l'avait tenue au cristal de son onde; Et sur sa peau vermeille une savante main Fit distiller la rose et les flots de jasmin. Cultivez vos attraits : la plus belle nature Veut les soins délicats d'une aimable culture. Mais, si l'usage est doux , l'abus est odieux: Des parfums entassés l'amas fastidieux, De la triste laideur trop impuissantes armes, A d'indignes soupçons exposerait vos charmes. Que dans vos vêtemens le goût seul consulté N'étale qu'élégance et que simplicité.

L'or ni les diamans n'embellissent les belles : Le goût est leur richesse; et , toutpuîssant commeelles , Il sait créer de rien leurs plus beaux o Et tout est sous ses doigts l'or et les t J'aime un sein qui palpite et soulève une gaze. L'heureuse volupté se plaît, daos son extase, A fouler mollement ces babits radieux Que déploie au Cathay le ver industrieux.

Le cotou mol et souple, en une trame habile.

Sur les bords indiens , pour vous prépare et file Ce tissu transparent, ce réseau de Vulcain, Qui, perfide et propice à l'amant incertain, Lui semble un voile^d'aîr, im nuage liquide.

Où Vénus se dérobe, et fuit son œil avide.

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Crains que l'ennui fatal, dans son cœur introduit,

Puisse compter les pas de l'heure qui s'enfuit.

Il est pour la tromper un aimable artifice :

Amuse>la des jeux qu'invente le caprice;

liasse sa patieace à raille tours malins;

Bis et de sa feiblesse et de ses cris mutins;

Tu braves tant de fois sa menace éprouvée !

Elle vole : tu fuis; la main déjà levée,

Elle te tient, le presse : elle va te punir;

Mais vos bouches déjà ne cherchent qu'à s'unir.

IjC Ciel d'un feu plus beau luit après un orage ;

L'amour fait à Paphos naître plus d'un nuage;

Mais c'est le souffle pur qui rend l'éclat à l'or ;

Et la peine en amour est un plaisir encor.

Le hasard à ton gré n'est pas toujours docile ?

Une belle est un bien si léger, si mobile !

Souvent tes doux projets, médités à loisir,

D'avance destinaient ta journée au plaisir:

Non, elle ne veut pas; d'autres soins occupée...

Tu, vois avec douleur ton attente échappée.

Surtout point de contrainte ; espère im plus beau jour.

Imprudent qui fatigue et tourmente l'amour!

Essaie avec les pleurs, les tendres doléances,

De faire à ses desseins de douces violences;

Sinon tu vas l'aigrir; tu te perds. La beauté,

Je te l'ai fait entendre, aime sa volonté.

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FRAGMENS. 3

Son cœur impatient, que la contrainte blessv, Se dépite : il est dur de n'être pas maîtresse. Prends-y garde : uue fois le ramier envolé Dans sa cage confuse est eu vain rappelé.

Cède , assieds-toi près d'elle ; et , soumis avec grâce , D'un ton un peu plus froid , sans aigreur ni i Dis-lui que de tes vœux son pt&isir est la loi. Va, tu n'y perdras rien, repose-toi sur moi:

Complaisance a toujours la victoire propice.

Souvent de tes désirs l'utile sacrifice, Comme un jeune rameau planté dans la saison , Te rendra d« doux fruits une longue moisson.

Flore a pour les amans ses corbeilles fertiles ; Et les fleurs dans les jeux ne sont pas inutiles Les fleurs vengent souvent un amant courroucé, Qui feint sur un seul mot de paraître ofTensé. Il poursuit son espiègle; il la tient, il la presse; Et, fixant de ses flancs l'indocile souplesse, D'un feisceau de bouquets, en cachette apporté, Cbâtie, en badinant, sa coupable beauté; La fait taire, la grond^et d'un maître sévère Imite, avec amour, la plainte et la colère; Et, négligeant ses cris, sa lutte, ses transports, Arme le fouet léger de rapides efforts , Frappe et frappe sans cesse, et s'irrite et menace,

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£t force enfin sa bouche à lui demander grâce. Telle Vénus souvent, aux genoux d'Adonis, Vit des taches de rose empreintes sur ses lis; Tel l'Amour, enchanté d'un si doux badinage.

Loin des yeux de sa mère, en un charmant rivage. Caressait sa P^ché dans leurs jeux en&ntins.

Et de lacets dorés chargeait ses belles mains.

Fontenay! lieu qu'Amour fit naître avec la rose. J'irai (sur cet espoir mon âme se repose), J'irai te voir, et Flore et le Cîel qui te luiL Là je contemple enfin (ma déesse m'y suit!) Sur un lis que je cueille en tes riaus asyles , Ses appas, sa pudeur, et ses fuites agiles, Et dans la rose en feu l'albâtre confondu.

Comme un ruisseau de lait sur la pourpre étendu.

Offrons toutce qu'on doit d'encens,d'honneurs suprêmes Aux Dieux, à la Beauté, plus divine qu'eux-mêmes. Puisse aux vallons dllémus , oîi les rocs et les bois Admirèrent d'Orphée et suivirent la voix, , LTIèbre ne m'avoir pas en vain donné naissance ! Les Muses avec moi vont connaître Byzance ; Et, si le Ciel se prête à mes efforts heureux. De la Grèce oubliée enfant plus généreux , Sur ses rives, jadis si noblement fécondes.

Pu Permesse égaré je ramène les ondes.

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FRAGMENS. 39

Pour la première fois de sa hoate étonné,.

Le farouche turban, jaloux et consterné, D'un sérail oppresseur, noir séjour des alarmes, Entendra nos accens et l'amour et vos charmes. C'est là , non loin des flots dont l'amère rigueur Osa ravir Sestos au nocturne nageur ', Qu'en des jardins chéris des eaux et du zéphyre, Pour vous, rayonnant d'or, de jaspe, de porphyre, Un temple par mes mains doit s'élever un jour. Sous vos lois j'y rassemble une superbe cSour, Oîi de tous les climats brillent toutes les belles. EHes régnent sur tout, et vous régnez sur elles, là des filles dlndus l'essaim noble et pompeux; Les vierges deTamise,au cœur tendre, aux yeux bleus; Du Tibre et d'Eridan les flatteuses sirènes.

Et du blond Eurotas les touchantes Hélènes ; Et celles de Colchos, jeune et riche trésor, Plus beau que la toison étincelante d'or; Et celles qui, du Rhin l'ornement et la gloire, Vontdansces froids torrens baigner leurs piedsd'ivoire, Toutes enfin : ces bords seront tout l'Univers.

villede la CheraouÈse (le Thraec, aujourd'hui Ak'BachL-Li3nan,c'est.à-dii'e, pori de U TtJU- blanche , sur le détroit des Dardanelles du càxk de l'Europe cl en face d'Abydos. Ellu £^l célèbre par les amours d'Héro et de Lt'nDdra, {Ncledet'hilil.).

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4o L'ART D'AIMER.

L'Amour croît par l'eKemple, et vit d'illusioDS.

Belles , étudiez ces tendres BctioDS

Que les poètes saints, en leurs douces ivresses,

Inventent dans la joie aux bras de leurs maîtresses :

De tout aimable objet Jupiter enflammé ;

Et le dieu des combats par Vénus désarmé ,

Quand, la tête en sou sein mollement étendue,

Aux lèvres de Vénus son àme est suspendue,

£t dans ses yeux divins, oubliant les hasards.

Nourrît d'un long amour ses avides regards;

Quels appas trop chéris mirent Pergame en cendre;

Quelles trois déités un berger vît descendre,

Qui, pour briguer la pomme, abandonnant les Cieux,

De leurs charmes rivaux enivrèrent ses yeux;

Et le sang d'Adonis, et la blanche Hyacinthe,

Dont la feuille respire une amoureuse plainte;

Et la triste Syrinx, aux mobiles roseaux;

Et Daphné, de lauriers peuplant le bord des eaux;

Herminie, aux forêts révélant ses blessures ;

Les grottes de Médor, confidentes parjures;

Et les ruses d'Armide, et l'amoureux repos

Où, sur des lits de fleurs, languissent les héros;

Et le myrte vivant aux bocages d'Alcine.

Les Grâces dont les soins ont élevé Racine

Aiment à répéter ses écrits enchanteurs,

Tendres comme leurs yeux, doux comme leurs faveurs.

Belles, ces chants divins sont nés pour votre bouche!

La lyre de Le Brun, qui vous plaît et vous touche.

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FRAGMENS. 4i

Tantôt de l'élégie exhale tes soupirs, Tantôt au lit d'amour éveille les plaisirs.

Suivez de sa Psyché ' la gloire et les alarmes : Elle-même voulut qu'il célébrât ses charmes , Qu'Âmourvintpourrentendrejetdansces chants heureux Il la trouva plus belle et redoubla ses feux. Mon berceau n'a point vu luire un même génie ! Ma Lycoris pourtant ne sera point bannie.

Comme euxaux, traits d'amour j'abandoonai mon cœur; £t mon vers a peut-être aussi quelque douceur.

I. Ce poème poslhame n'a poiat été terminé; dive ■n ont été publiés dans l'édition des œuvres de Le Bri lée le aavant Giaguen^. ( N'oie de l'Éditeur.)

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A LE BRUN

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