‹ Œuvres posthumes de Bordas-Demoulin; publeées, avec une introduction et des notesChapitre 144 sur 209 · Jean, XV · texte numérisé non relu

Jean, XV

Perses, et Rome conquis l'univers? N'est-ce donc la rien ? Rien en effet, quelque grand que cela soit, si l'unique grandeur réelfe de l'homme consiste à aimer Dieu. Car ils n'ont rien fait par cet amour. Il n'inspira point Aristide et Caton. La justice de l'un, l'austérité de l'autre, ne leur sont point venues de Dieu et ne les ont point menés à lui.

Pour aimer Dieu, il faut le connaître, et il ne peut être connu que par lui-même, par son Verbe, qui, renfermant éternellement les raisons des choses, est le principe premier de la connaissance, dont l'homme n'est qu'un principe second, ne portant en lui les raisons des choses qu6 secondairement* Comme principe subalterne, il a besoin, pour saisir ces raisons, d'être uni au Verbe, principe suprême.

Avant la chute, l'union étant parfaite, l'homme contemplait Dieu et l'aimait parfaitement. En mangasmt le fruit défendu, il se préféra à Dieu et lui préféra lej objets sensibles. Au lieu d'aimer î)ieu, et Im créaiure» par rapport à lui, il les aima pour elles-mêmes. Comme l'amour de Dieu fait la force de l'âme, l'amour des créatures en fait la faiblesse. Ainsi l'homme ne pouvait par lui-même reVenir à aimer Dieu, puisque pour y revenir, il lui aurait fallu posséder la force qu'il puise dans cet amour, force qu'il avait perdue. Qui pouvait la lui faire reprendre? Nul autre, évidemment, que celui-là seul dans l'amour de qui elle se trouve.

L'homme n'est pas seulement dégradé, il est coupable de sa dégradation, parce qu'il l'a volontairement causée. Il n'avait pas plus le moyen de satisfaire lui-même à la justice divine, qu'il n'avait le moyen de se réparer. Il n'est point de créature, quelque parfaite et sainte qu'elle soit, dont le mérite pût balancer la moindre offense faite à l'Etre souverain. Dans quelle impuissance était donc l'homme misérable et criminel !

La réparation et la rédemption, c'est la grâce : ainsi nommées parce que Dieu ne les devait point à l'homme, qui était tombé par sa faute.

La grâce embrasse le système entier des choses humaines ; car si Dieu n'a point laissé le genre humain périr et l'a arrêté dans la chute qui l'entraînait au néant, c'est en vue du Christ. Après la prévarication d'Adam, tout ce qui s'est foit et se fera de bien sur la terre jusqu'à la fin du monde, est l'effet de la grâce.

Mais il y a deux sortes de grâces : les unes laissent l'homme à l'amour des créatures, les autres l'élèvent à l'amour de Dieu.

Celles-ci commencent avec la foi au Christ, ou plutôt la foi est la première de ces grâces. Elles seules réparent vraiment l'homme.

Les autres ne font que préparer la réparation. Le dernier effet de la chute, qui réduit l'homme à ne vivre que par les sens, ne se produit qu'à la longue.

L'homme n'y arrive que par degrés. De là ensuite 8 remonte aussi par degrés à la vie de la raison. Ces progrès, ce sont les anciennes civilisations^. La vie de la raison commence lorsque l'étemelle Raison prend la nalure humaine.

La grâce de la réparation agit aussitôt la promesse faite à Adam, du médiateur.

La grâce est relative à la corruption, comme le remède au mal qu'il doit guérir. Suivant qu'on imagine la corruption originelle, grande ou petite, totale ou nulle, on conçoit la grâce forte ou faible, faisant tout dans l'homme ou ne faisant rien.

Les pélagiens niant le péché originel, car s'ils admettaient qu'Adam eût péché, ils niaient que ce péché passât à ses descendants, ce péché n'ayant point affecté sa nature, qui avait été créée telle que nous naissons aujourd'hui, ignorants et gouvernés par les sens ; les pélagiens, dis-je, rejetaient la nécessité de la grâce.

Les calvinistes, crovant l'homme radicalement corrompu, lé libre arbitre aboli, attribuent tout à la grâce. Annulé, il est incapable de devenir juste, de se régé-

4. La justice d'Aristide, Taustérité de Galon, dont il est parlé plus haut, rentrent dans Tordre des grâces préparatoires et terrestres. Ces vertus imparfaites, mais qui ont orné et servi la civilisation, sont aussi le fruit de la mort de Jésus-Christ. Voir plus loin la fin du morceau : La grâce et la mmaturalité. L'auteur m'a développé de vive voix les idées, essentiellement catholiques, qui ne sont qu'indiquées dans ces fragments : elles ramènent à une rigoureuse unité le système entier des choses humaines. Éd.

nérer. il faut que la justice lui soit imputée; et comme il ne concourt point à la recevoir, il ne saurait la perdre.

Les molinisteSy soutenant que si l'homme a été créé parfait, il aurait pu Tétre comme le conçoivent les pela* giens, et que ce qui faisait sa perreotion était l'addition du surnaturel, que la chute a seulement détruit cette surnaturalité et laissé la nature intacte, nient indirectement la grâce.

Les jansénistes, croyant que l'homme a perdu la faculté de résister véritablement à la grâce, supposent implicitement le libre arbitre détruit, comme les calvi-* nistes, et la grâce faisant tout.

On conçoit la grâce selon l'idée du péché originel, et on conçoit le péché originel selon l'idée de la nature humaine, et la doctrine de la grâce tient à la philo- Josophie.

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