CHRISTIANISME EXTERIEUR
Pour l'accorder avec le christianisme extérieur, il fallait dégrader l'homme, dire que l'ignorance, l'inclination au mal, la faiblesse, avec lesquelles il naît, forment son état naturel; que la science, la droiture, la force, sont au-dessus de sa nature, et que Dieu , en le créant , pouvait , les lui refuser. Telle est l'opinion presque générale des scolastiques, à partir du xiir siècle.
C'est dans cet être surnaturel, ajouté à l'être naturel et placé ainsi entre la nature humaine et Dieu, et qui fait que la nature humaine ne communique point d'ellemême avec Dieu, c'est dans cet être surnaturel que s'enracine le christianisme extérieur, c'est-à-dire le pervertissement du christianisme.
Aussi le protestantisme, qui venait régénérer l'Eglise, ne manqua pas d'attaquer la surnaturalité des scolastiques et de revendiquer la perfection naturelle primitive. Selon Luther : « La nature de la raison et de la volonté dans Adam, était de connaître Dieu, de se fier
en Dieu, de craindre Dieu, comme la nature de l'œil est de voir^. »
Dans l'Église, Baïus, Jansénius, Noris, Quesnel, Bellelli, Berti, Gennes, Mougenot, Hugot et les autres disciples de saint Augustin poursuivent la guerre. Cependant la doctrine contraire a prévalu.
Ceux qui enseignent la perfection primitive naturelle, disent que l'homme, dont le bonheur est la fin, ne peut être heureux que dans la vue intérieure ou possession ' effective de Dieu. Leurs adversaires l'avouent pour l'ordre actuel des choses, mais ils soutiennent que, dans un ordre différent, l'homme trouverait le bonheur dans la vue abstractive de Dieu, c'est-à-dire en ne s'élevant à Dieu que par la considération des créatures.
Qu'est-ce donc que le surnaturel que ceux-ci prétendent avoir été joint à la nature pour former la perfection originelle? C'est ce qui « passe les forces et l'exigence de toute nature créée ou créable, c'est-à-dire de toute créature existante ou possible. Il consiste, soit dans une relation spéciale à Dieu comme auteur de la grâce et de la gloire, soit dans une certaine et admirable union avec Dieu considéré en lui-même, telle que l'union de l'humanité et de la divinité en Jésus-
4 . Sicut natura oculi est videre, ita natura rationis et voluntatis in Adamo fuit nosse Deum, fidere Deo, timere Deum. Enarratio in tertium caput Genesis.
Christ, OU telle que la visioa béatifique, soit enfin dans la grâce sanctifiante, les vertus théologales et les autres dons qui se rapportent et qui disposent à l'une et l'autre de ces deux unions *. »
Avec une pareille invention, l'homme n'ayant point d'union naturelle avec Dieu, il est clair en effet qu'il aurait pu être créé sans lui être uni , sans le contempler et Taimer; créé dans le désordre où il naît aujourd'hui, puisqu'il n'eût pas été naturellement assujetti à la raison éternelle subsistant en Dieu et principe de l'ordre. t
C'est pourquoi saint Thomas, que les sumaturateurs proclament leur chef, s'efforce-t-il de prouver que nous ne connaissons Dieu qu'abstractivement. « II faut dire absolument que Dieu n'est pas l'objet premier de nos connaissances, mais que nous parvenons plutôt à le connaître par les créatures 2. Notre connaissance naturelle tire son origine des sens et ne peut par conséquent s'étendre au delà de la sphère des choses sensibles. Or, les choses sensibles ne peuvent élever notre intelligence jusqu'à la vue de l'essence divine. .. Mais , comme les effets sont dépendants de leur cause, ils peuvent nous faire connaître si Dieu existe ou s'il n'existe pas, et nous instruire de ce qui lui est absolument essentiel en tant que cause première de toutes