Libre arbitre, 1. III, ch. xx
ce passage , dis-je , et quand plus loin * il s'étend sur l'hypothèse de l'ignorance et de l'impuissance naturelles à l'âme, ne semble-t-il pas qu'il l'entende d'une âme qui à l'instant où elle reçoit l'existence, se trouve unie à une chair descendant d'Adam, c'est-à-dire à un corps corrompu parce qu'il provient du corps d'Adam, qu'Adam corrompit en péchant?
Jansénius et Mougenot le soutiennent fortement. Tournely le nie par la raison que saint Augustin ne parle de corps corrompu qu'à la troisième hypothèse. C'est sans doute parce que, le corps corrompu étant compris dans la première, il n'a pas cru devoir le répéter. C'est ainsi qu'il entre dans la quatrième, quoiqu'il n'en soit pas fiait mention. Pour l'entendre d'un corps non vicié, il faudrait que saint Augustin le dît.
Il commence le vingt et unième chapitre par déclarer qu'il serait téméraire d'affirmer aucune de ces quatre hypothèses. Ce chapitre est employé à combattre ceux qui attribuent l'immutabilité à la créature et la mutabilité au Créateur. Il s'agit des manichéens. Il le termine en déclarant qu'il ne veut interdire à personne d'examiner, conformément aux Ecritures inspirées par l'Esprit de Dieu, laquelle de ces hypothèses est la vraie. Cela suppose qu'il n'exclut d'aucune le corps vicié.
i . Libre arbitre, L III, ch. xxii, art. 64.
380 DÉCADENCE DE LÉGLISb:
Le vingt-deuxième chapitre roule sur ce que, dans le cas où l'ignorance et l'impuissance seraient naturelles, on aurait encore raison de louer Dieu. Cette ignorance et cette impuissance naturelles doivent porter également sur l'une quelconque des trois dernières hypothèses, puisque saint Augustin ne les attribue à aucune en particulier; ce qui suppose que, dans les trois, l'âme, créée innocente, tombe dans les ténèbres et l'impuissance du bien par son union à un corps corrompu.
Dans le vingt-troisième chapitre il s'agit des enfants. Il se demande : « Qui connaît ce que Dieu, dans le secret de ses jugements, leur réserve de biens et de récompenses, à eux qui sans avoir rien fait de bien , mais aussi sans avoir rien fait de mal, ont néanmoins souffert de si grands maux? Car, ajoute-t-il, ce n'est pas en vain que l'Église célèbre et met au rang des martyrs ces enfants qui furent massacrés, lorsque Hérode chercha Notre Seigneur Jésus -Christ pour le faire mourir. »
Dans la lettre à saint Jérôme, rappelant ce passage, il le juge faible. Ces enfants massacrés l'ont été pour la religion ; mais ceux qui meurent pour une autre cause n'ont à attendre qu'une damnation éternelle : preuve que saint Augustin suppose l'âme unie à un corps corrompu; et c'est même la difficulté d'expliquer comment Dieu permet qu'elle devienne coupable par cette union, qui tourmente saint Augustin.
N'oublions pas que ces hypothèses ont pour objet de réfuter les manichéens, qui attribuaient l'ignorance, le penchant au mal et toutes les misères, à l'union de l'âme avec le corps, qu'ils prétendaient mauvais. Si donc saint Augustin ne le supposait point vicié, les hypothèses auraient peu de rapport avec la question.
Ensuite ce qui montre combien il s'éloigne de la pure nature, c'est qu'il propose à l'âme la vie heureuse, la jouissance de l'éternité. Comme l'observe Jansénius, il s'agit de l'état actuel.
Quand l'âme qui, avant tout péché et avant sa vie présente, est dès l'origine dans l'ignorance et la concupiscence, il faut songer à la première hypothèse, où, tirée de celle d'Adam, comme le corps du sien, elle se trouve coupable à son origine , à la génération de Tâme. Dans la seconde hypothèse, l'âme n'est point coupable à son origine, à la génération du corps, et néanmoins se trouve ignorante et faible par son union avec lui *.
Les purnaturistes prétendent trouver aussi leur doctrine dans saint Thomas 2. Elle doit y être, en effet, s'il est conséquent à ses principes philosophiques,
i. Voir les autres passages de saint Augustin objectés et les réponses de TAnti-Tournely; t. I , p. 455. — Voir Bellelli , t. I , p. 35i et suivantes.
2. In II sent. dist. 31 , quaBsl. 1 , art. 2, ad 3.— De Malo, quaest. 4, art. i.
comme il est impossible qu'elle soit dans saint Augustin, s'il est conséquent aux siens.
On oppose ce que saint Thomas dit dans le livre IV, ch. LU, du traité Contre les Gentils, que s'il y a une Providence, les misères de l'homme sont une peine du péché *.
Mais il faut songer que Bellarmin , partisan si déclaré de la pure nature, en dit autant 2. C'est la vérité qui éclate à travers les erreurs.
Au reste, pour dire que tel auteur enseigne la possibilité de la pure nature, il suffit à Bellarmin qu'il admette la surnaturalité primitive, sans qu'il avoue qu'elle pouvait être refusée. Aussi range-t-il saint Thomas de son côté, et remarque que les pumaturistes saluent en lui leur chef.
Si par elle-même la nature humaine n'était capable que d'ignorance, d'impuissance, de misère, on ne voit pas pourquoi Dieu ne pourrait l'avoir créée en cet état. Or tous ceux qui l'élèvent surnatiïrellement à la science, à la force, au bonheur, affirment ou supposent qu'elle ne saurait de soi y parvenir. Tous dès lors professent le pumaturisme.
Faute de connaître parfaitement les rapports naturels de l'âme avec Dieu, et pour s'accorder avec la
i . Voir Toumely convaincu d'erreur, 1. 1, p. 481 . — Bellelli, t. T, p. 412.
2. Dp Amissione gratiae et statu peccali , I. VI, c. vu, p. 633.
condamnation de Baïus, Noris*, Bellelli et Berti^, introduisent un surnaturel qui, malgré les citations de saint Augustin que ce surnaturel était dû, n'empêcherait pas Bellarmin d*y voir la possibilité du purnaturisme. On ne comprend point, en effet, que Dieu, bien qu'ayant créé l'homme pour le posséder, s'il lui a refusé le moyen de le faire, ne puisse le laisser dans rimpossession. Bellarmin l'assimilera à la chauvesouris par rapport au soleil *.