Purgat., en. i
xcii INTRODUCTION.
« veau, et je sens ta lampe vitale et souveraine. Mais toi, tu ne « reviens point visiter ces yeux qui roulent en vain pour rencontrer « ton rayon perçant , et ne trouvent pas d'aurore ' . »
Cette apostrophe a certainement de la grandeur et de la majesté. Peut-être désirerait-on plus de mouvement, moins de pensées incidentes; peut-être l'espèce de raisonnement par où elle commence est-il un peu froid. Mais comme, bientôt, le Poëte se relève :
« Avant le soleil, avant les deux, tu étais : et, à la voix de Dieu , « tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux « ténébreuses et profondes : conquête faite sur l'infini vide et sans « forme. »
Le dernier trait, ce retour du pauvre aveugle sur lui-même, le regret de cette belle lumière refusée à ses yeux , qui roulent en vain pour rencontrer son rayon perçant , et ne trouvent point d'aurore; ce sentiment si vrai, plein d'une mélancolie si profonde et si calme, touche, émeut comme tout ce qui sort spontanément du cœur de l'homme. Toutefois , en se tenant plus près de la nature telle qu'elle apparaît , quand fuient les ombres , à nos sens ravis , Dante , croyons-nous, dans la même peinture , l'emporte par l'image, la fraîcheur et l'éclat.
Au pied du mont , sur la rive , il rencontre un vieillard, digne, à le voir, de tant de révérence que plus à son père n'en doit aucun fils. Ce vieillard est Caton d'Utique, préposé à la garde du Purgatoire pour en repousser les damnés qui , fuyant l'éternelle prison, tenteraient d'y entrer.
Dante, ici, dominé par un sentiment plus fort qu'elle, paraît oublier la théologie et son dogme rigide, et il n'est pas, à beaucoup près, le seul qui, sur ce point, ait opposé à l'autorité la voix de la conscience. Saint Justin, au second siècle, d'autres, plus tard , alors qu'Aristote régnait souverainement dans l'École , ont cru au salut des anciens qui avaient observé fidèlement les préceptes de la loi naturelle. Or, les plus illustres de ses contemporains , et spécialement les poètes, si admirés de Dante, s'accordent à montrer dans Caton le juste par excellence, et le type même de la vertu. Ce que Lucain dit de lui rappelle le mot de Cicéron : charitas generis humani , et révèle le progrès immense accompli dans l'idée morale :
1. Paradis perdu , liv. m. Traduction de M. de Chateaubriand.
INTRODUCTION. xcm
« Nul excès, suivre la nature , vivre pour la patrie , se croire né « non pour soi, mais pour le monde entier, telle était la règle, la « loi inébranlable du sévère Gaton ' . »
Les barrières qu'élevait entre les peuples le principe égoïste, le sentiment étroit des nationalités et des races, s'abaissent devant le grand dogme de l'unité du genre humain proclamée avec les devoirs qu'elle impose. Combien , déjà , l'on était loin des temps où le même mot signifiait étranger et ennemi!
Se souvenant peut-être des vers magnifiques où Horace peint le monde entier soumis, hors l'âme indomptable de Caton2, Dante voyait encore en cet héroïque Romain le martyr de la liberté qu'il aima plus que la vie même. Aussi est-ce au nom de cet amour immortel et sacré que Virgile prie l'austère vieillard d'être favorable à celui dont le ciel a voulu qu'il fût le guide à travers les royaumes des morts.
« Qu'il te plaise d'agréer sa venue : il va cherchant la liberté qui « est si chère , comme sait celui qui pour elle la vie refuse.
« Tu le sais, pour elle ne te fut point amère la mort à Utique, où « tu laissas le vêtement qui au grand jour sera si brillant3. »
-Nulles paroles plus simples , et que de pensées, que de sentiments elles éveillent au fond de l'âme émue! Hélas! en tous les sens, que sommes-nous, que de pauvres misérables qui vont cherchant la liberté, la liberté de l'esprit asservi aux préjugés et à l'ignorance, la liberté du cœur esclave des passions , la liberté du corps livré aux caprices de maîtres insolents , la liberté dans tous les ordres , dans l'ordre intellectuel, l'ordre moral, l'ordre politique. Qu'est-ce que nos sociétés , qu'est-ce que le monde , sinon un noir sépulcre