A m"" de llcinière
28 mai 1827.
J'ai reçu la lettre de la bonne Villiers, qui m'a fait un grand, grand plaisir. Elle m'en annonçait une de vous, .M"*^inette, et c'est de celle-ci qu'il est bien juste que je vous remercie directement. J'admire que, dans les embarras de la rougeole d'Antoinette et dans la joie de vos indemnités enfin liquidées^ vous ayez trouvé le moment de vous souvenir de moi, et celui de me le dire, et de me donner de vos nouvelles à toutes, et d'autres nouvelles encore, et enfin de mécrire quatre pages gaies, aimables, comme tout ce que vous écrivez. Je ne saurais trop vous en rendre grâces : voilà ce qui s'appelle de l'amitié. J'ai pourtant quelques petits scrupules, et d'abord la crainte qu'en suivant le mouvement de votre cœur sans assez consulter vos forces, vous ne vous soyez fatiguée hors de mesure ; et puis le temps que vous avez dérobé à votre broderie, et peut-être, hélas! à vos poules, à vos
serins, à Mako lui-même Ces pensées me troublent un
peu; car enfin, chaque chose a son rang, et je suis loin de prétendre à de si grands sacrifices. Au moins, à présent, reposez-vous, respirez, prenez haleine ; je puis attendre désormais; trop serait trop, aussi. Modérez cette bonté excessive
1. Réponse à une lettre que je devais écrire et que je n'avais pas écrite.
[Sote de M"' de Luciniérr.)
dont je serais peu digne, si je l'abandonnais à ses inspirations. Dites- moi, je vous supplie, — car une crainte en fait naître une autre, — dites-moi, n'aurais-je point été innocemment la cause malheureuse d'un de ces dérangements pénibles, que vous avez la discrétion d'appeler des douleurs d'estomac, mais qui sont bien plutôt des souffrances du cœur, qui vous saisissent toutes les fois qu'à table ou ailleurs vous venez à vous ressouvenir de vos amis absents? Que Dieu vous guérisse, et qu'il me pardonne si j'étais, moi pauvret, pour quelque chose dans ces maux cruels dont vous atïlige, entre la soupe et le bouilli, votre extrême sensibilité !
J'espère qu'Antoinette est tout à fait rétablie de sa rougeole, et Adèle de sa longue indisposition.
Jeudi, jour de l'Ascension, j'eus encore une attaque de ma maladie. J'ai renoncé au maigre, suivant le conseil de M"* de Villiers. M"* de Tremereuc m'a mandé que je ne la verrais point à la Chênaie, ce qui me peine beaucoup; car en voilà encore pour deux ans, probablement.
J'attends mon frère le samedi de la semaine de la Pentecôte. Il ne sera que peu de jours ici. De Trémigon, point de nouvelles: mais je pense qu'on s'y porte bien. J'embrasse la bonne Villiers, votre excellent ami, ma petite Hélène, enfin tout le monde, et vous même aussi, /rom ail my heart.
A la Chênaie, le 28 mai 1S27.
Cette lettre vous trouvera vraisemblablement à Oleggio, et je le désire, car j'espère beaucoup de ce séjour pour la santé de la comtesse Louise. Le 13 mai, votre départ était arrêté par les pluies. Je vous en crois débarrassée depuis quelques jours, attendu qu'elles nous sont arrivées en Bretagne, d'où nous serions bien aises qu'elles passassent en Albion, ne fût-ce que pour rafraîchir le cerveau de M. Canning, qui paraît en avoir besoin. Que cet homme parvienne à s'afïermir ou que l'opposition le renverse, sa victoire mo-
DE LAMENNAIS. Ul
moiitant'o présajro avec certitude la victoire finale des whifîs, ou plutôt des radicaux. Il ne s'agit que d'un peu plus ou d'un peu moins de temps. Les choses, au reste, vont partout de la mt'me manière, et les temps se hâtent d'arriver. Je ne reçois que des lettres de désolation. Les yeux qui paraissaient le plus liermétiquement fermés, s'ouvrent, et si grands, si grands, que cela en est presque risible. C'est une espèce de peur idiote, qui ne sait ni ce qu'elle craint, ni pourquoi elle craint : aussi a-t-elle des effets tout à fait divers. Les uns se réfugient à l'abri de la Charte, les autres se blottissent sous le portefeuille de M. de Villèle; ceux-ci blanchissent, ceux-là rougissent, quelques-uns deviennent de trois couleurs ; jamais on ne dit tant de sottises, jamais on n'en fit davantage, sans compter celles qu'on rêve et qu'on n'a pas le temps de placer. Je suis plus indulgent que vous ne l'êtes à l'égard de l'homme qui s'est retiré ' . Vous ne vous représentez pas à quel point est porté le mépris du ministère, la haine et l'horreur qu'il inspire, et cela universellement. Il est naturel qu'on se lasse d'une pareille solidarité, surtout quand on a quelque chose, pas grand'chose si vous voulez, mais enfin quelque chose à perdre. Je doute beaucoup que V.- soit le successeur. L'héritage est scabreux à recueillir. Cependant s'il était offert, et, ce qui me paraît moins présumable, s'il était accepté, ne doutez pas un seul instant que l'abbé L.^ n'aurait qu'à se louer des procédés et des sentiments qu'on aurait pour lui. Les torts graves qu'il a eus envers la personne dont il est question ne sont attribués qu'au dérangement trop réel de sa tête, et, malgré les embarras extrêmes qui en sont résultés, n'ont produit d'autre impression qu'une pitié pleine d'intérêt. Voilà en quel état j'ai laissé les choses. Mais, au nom même de l'attachement que vous avez pour ^ pauvre abbé, et qu'il mé-
1. M. de Doudeauville, ministre de la Maison du Roi, qui, seul dans le conseil, avait osé voter contre le licenciement de la garde nationale, après la revue du 29 avril.
2. M. de VitroUes, dont il était fort question, mais qui effectivement ne fut pas appelé au ministéi'e.
.3. L'abbé de Lowenbruck. Voir la lettre du 21 mai.
rite, détournez -le de toutes vos forces de tout ce qu'il pourrait lui passer par l'esprit d'entreprendre. Ce serait un nouvel abîme qu'il creuserait sous ses pieds. Tous ses amis, et mon frère plus qu'aucun autre , n'ont qu'une voix làdessus.
Ce que vous me dites des Algériens et de l'insolence des Musulmans montre jusqu'oii nous sommes descendus. La société voyage dans les Cercles de Dante. Elle cherche son chef, elle le trouvera.
Ecco Dite...
Lo'mperador del doloroso regno!
S'ei fu si bel, com' egli è ora brutto, E contra'l suo Fattore alzô le ciglia, Ben dee da lui procedere ogni lutto *.
Voyez si l'histoire de la Royauté, depuis quelques siècles, ne se trouve pas tout entière dans ces derniers vers.
Et puisque me voilà dans l'italien, je suis cliarmé que vous jugiez facile de me trouver un parlatore. Mais les avantages que je puis offrir sont si faibles, que cela peut changer beaucoup l'affaire. J'avais oublié de vous dire aussi qu'il faudrait quelqu'un qui ne s'effrayât pas de la vie de la campagne, et d'une canqiagne fort solitaire. Mes forces ne reviennent pas encore. Le jour de l'Ascension, j'ai eu une nouvelle attaque de mon mal ordinaire. Je crois que j'ai une charte en moi. Vous en penserez ce que vous voudrez, attendu la liberté des opinions. J'attends avec impatience une lettre d'Oleggio.
4 juin 1827.
Je veux aujourd'hui vous écrire un petit mot en particulier, d'abord pour vous rendre mille grâces de votre si
1. Inferno , c. xxxiv, v. 7, 10, 12 : — Voilà Dite L'Empereur du
Royaume douloureux s'il fut aussi beau qu'il est maintenant hideux,
après avoir élevé ses sourcils contre son créateur, bien doit de lui procéder tout deuil. {Trad, Lamennais.)
aimable souvenir du li'iidemaiii de TAscension, cl \m\>, pour vous dire à vous-même combien je suis tournu'uté de vos souffrances continuelles. Hélas! que serait-ce que cette triste vie, si la foi, si l'espérance, si l'amour ne nous soutenaient ! Il y a des moments où je suis i)rès de succomber sous le fardeau. Mais vous avez plus de force que moi, parce que vous avez plus de vertu. Le bon Dieu vous mesure ses grâces en proportion de vos épreuves. Oli! profitez, profitez bien d'une si grande occasion de mérite. Ne laissez rien écbapper, pas même la plus petite feuille de cette belle et ricbe couronne que les anges tressent pour vous dans le ciel. Les souffrances seront passagères; même ici-bas, elles ne dureront pas toujours, mais la récompense ne passera point. Patience donc et douceur au milieu de vos maux, qui ne sont pas seulement les vôtres, mais encore ceux de vos excellents parents, ceux de tous vos amis, parmi lesquels je vous supplie de permettre que je me compte, moi pauvret. Que je voudrais être près de vous pour partager les soins que vous prodigue la tendresse de vos proches, pour essayer de vous distraire, ne fût-ce que par quelqu'une de ces folies que vous pardonniez à ma jeunesse. Vous souvenez-vous comme nous avons ri? J'espère toujours que ce temps-là reviendra, et sûrement ce ne seront ni les choses risibles, ni les personnages ridicules qui manqueront à notre gaieté, quand le bon Dieu permettra que j'aie le bonheur de vous revoir. Cependant soignez -vous, soignez vos bons parents qui ne vivent que pour vous; adoucissez-leur, autant que vous le pourrez, la peine qu'ils ressentent de vos souffrances; et puis, tout doucement, tout doucement, avançant un pied, puis l'autre, nous atteindrons un meilleur avenir.
Je vous porte tous les jours au saint autel ; priez aussi pour moi, ce sera grande charité, car il n'y a point de misère plus profonde que la mienne. Mille vœux et mille tendresses.
iiO CORRESPONDANCE
A la Chênaie, le 4 juin 1827.
Si je voulais vous remercier de vos bontés comme je les sens, ce serait chose impossible. Au milieu de tant d'affaires, de tant d'inquiétudes, de tant de soins, trouver encore le temps de vous occuper de moi, avec un zèle si plein d'amitié, cela me touche mille fois plus que je ne puis vous l'exprimer. Oh! que ne puis-je vous donner au moins quelque petite marque de reconnaissance ! Mais le bon Dieu m'en ôte le moyen, et je n'ai à vous offrir que mon pauvre cœur tout rempli de gratitude et de tendresse. Je tâcherai de rendre la vie de nos champs la moins ennuyeuse que je pourrai au bon jeune homme que vous m'annoncez. Il se reposera un peu à Paris , et ensuite il est possible qu'il fasse avec l'abbé Gerbet le reste du voyage.
Je ne résiste pas à la tentation de vous rappeler quelques passages de votre admirable lettre du 25 mai :
« 11 est trop jeune encore pour sentir la nécessité de l'in- « dulgence. — Cette humeur vagabonde qui n'est pas seulece ment maladie, mais pli fautif de l'esprit. — Ce marais (( européen qui est tout près de redevenir fournaise. » Que tout cela est vrai et profondément observé! Mais le monde est plein de gens qui ne verront le soleil que quand il sera noi)' comme un sac de crin, et qui commenceront à entendre quand sonnera la trompette du Jugement dernier. Toutefois il y a une frayeur générale. On s'inquiète, et l'on ne sait pas de quoi. C'est comme la terreur d'un rêve. Pour calmer les esprits et les rassurer , on nous promet la censure immédiatement après le renvoi des Chambres. Cela est bien, tout est bien, car tout est surnaturel dans ce qui se passe sous nos yeux.
Mandez-moi , je vous prie , si la mort du roi de Saxe a quelque influence sur votre position . Le retour annoncé de don Pèdre en aura une grande sur les affaires du Portugal et
DE LAMENNAIS. r.l
(11' la péninsule. Tout s'embrouille de plus en plus. L'Kole hrilannique se dispose à ouvrir ses outres , mais les tempêtes qui en sortiront, l'emporteront lui-même avec la Tyr nouvelle, et sa j)uissanee et son ori,nieil. L'homme qui a été décrié chez lui par un autre ', est admirable et se conduit admirablement. On ne jupre pas mieux, on ne fait pas mieux. Dieu est avec lui. Qu'i' soit aussi avec vous pour vous diriger, pour vous soutenir et vous consoler.