‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 118 sur 165 · A m"^ de lucinière · texte numérisé non relu

A m"^ de lucinière

25 septembre 1827.

Le ressuscité embrasse ses trois bonnes amies , et le cher M. Carissan, et ma petite Clara et ma petite Hélène, et dit

pensait pas. Mais depuis! Une fièvre bilieuse, avec les spasmes; d'abord tierce, puis continue, des évanouissements, et maintenant une effrayante faiblesse. Dès le commencement de la maladie, M. Blaize ' est venu. M. l'abbé Jean est arrivé ces joursci : nous sommes dans une consternation mortelle. Je voudrais pouvoir croire que notre affection grossit encore à nos yeux le danger de son état r mais je ne le puis. Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais de jour en jour quelque mieux à vous annoncer. Ne croyez pas, cependant, que toute espérance soit perdue : non, non. J'avais foi en ce qui lui restait à faire pour accomplir sa mission, et je conserve encore cette foi : mille hommages. Je frémis à la pensée delà douleur que vous porte ma lettre.

P. S. de samedi matin 28. — Un changement notable dans l'état du cher malade nous a fait passer de la plus profonde tristesse à beaucoup d'espérance. Point ou presque point de fièvre .- les forces reviennent. — Je vous écrirai par le prochain courrier, qui part de Dinan mardi.

Deux heures el demie de l'après-midi. — Un symptôme ardemment désiré vient de se manifester : M. l'abbé Jean pense que le cher malade est sauvé. Je suis bien porté à partager cette espérance. — Si j'avais le temps, je recommencerais ma lettre pour supprimer ce que j'ai éciit hier de trop alarmant ■ mais l'exprès qui doit la porter à Dinan n'a plus que le temps nécessaire pour y arriver avant le départ du courrier.

LE MÊME AD MÊME

A la Chênaie, mardi 31, 3 heures de l'après-midi.

Le cher malade est beaucoup mieux, quoiqu'il ait eu, dimanche soir, une mauvaise crise. Depuis il y a une amélioration graduelle : son état devient plus satisfaisant sous tous les rapports. Nous avons plus que de l'espérance. Le courrier de jeudi portera un nouveau bulletin.

LE MÊME AU MÊME

A la Chênaie, jeudi 2 août 1827, 2 heures de l'après-midi.

Le médecin, dont on est fort content, et qui est très-circonspect, a déclaré hier que le cher malade était hors de danger. La température d'aujourd'hui, qui est chaude et lourde, détermine de l'afi'aissement; mais il n'y a pas de fièvre. Les forces sont augmentées sensiblement depuis trois jours.

LE MÊME AU MÊME

A la Chênaie, samedi 4 août.

Le dernier bulletin annonçait que le médecin avait déclaré que le cher malade était hors de danger. Cette heureuse assurance n'a fait, que se confirmer de plus en

' Le beau-frère de Lamennais.

mille choses affectueuses aux domestiques du n" 5h. Il voudrait savoir comment la bonne \ illiers et Adèle se sont trouvées de leur voyage aux eaux. Pour lui, ses forces reviennent, malgré la rechute qu'il a éprouvée et dont il n'est plus question, grâce à de fortes doses de (juinine. Sur cent mille malades, à peine un reviendrait-il d'où il est revenu. Sans pouls,

plus; la convalescence fait des prosrrès : il ne s'agit plus que de suivre un régime graduellement fortifiant; mais, comme les forces avaient été affaiblies au dernier degré, la convalescence peut être lonirne.

Jusqu'ici, occupé dans la chambre du cher malade, je n'ai pu donner que de courts bulletins : bientôt j'aurai le temps d'entrer dans des détails bien édifiants.

M. l'abbé Jean présente ses respects à M. le comte et Mmes les comtesses de Senfft : J'y joins les miens.

LE MÊME AU MÊME

A la Chênaie, 9 août 1827.

Monsieur le Comte,

Je recois votre lettre du 30 juillet. Vous avez diî recevoir, depuis ma triste lettre du 27, des bulletins de plus en plus satisfaisants sur l'état de l'abbé Féli. Le dernier vous a appris qu'il n'y avait plus de danger, et je vous en confirme aujourd'hui l'assurance.

La convalescence fait des progrès. Il prend de jour en jour une nourriture plus substantielle. Le médecin lui a dit aujourd'hui qu'il pourrait entendre la messe le jour de l'Assomption. La vois est déjà presque sa voiï ordinaire. Il aime à causer de temps en temps, et je n'ai pas hesoiu de vous dire que ses amis de Turin ont été dans ses premières paroles. Il a été traité parfaitement par M. le docteur Bodinier, de Dinan, dont le zèle et l'habileté méritent beaucoup de reconnaissance. Après Dieu, c'est lui qui l'a sauvé.

Je me proposais de vous donner dans cette lettre l'historique de cette maladie si affreuse d'une part, et si admirable de l'autre. Je ne le puis pas encore aujourd'hui. Je l'ai veillé la nuit dernière, et ce soir je suis bien fatigué. Veuillez excuser ce retard en faveur de sa cause. Le commissionnaire part demain de grand matin. Pour achever de vous tranquilliser, j'ajoute que M. l'abbé Jean est parti de la Chênaie mercredi , pour aller terminer quelques affaires qui réclamaient sa présence. Cela seul vous rassurerait sur l'état du cher convalescent. Dans mes lettres troublées, y^i omis les hommages de M. l'abbé Jean. — Mille respects.

LE MÊME AU MÊME

A 11 Chênaie, 18 août 18î'ï.

MoNsiECR LE Comte,

M. Féli reçoit à l'iastant une lettre de Mme la comtesse de Senffl, du 5 août, d'après laquelle il voit que vous n'aviez encore reçu aucune des lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire, depuis celle du 16 juillet. Je vous en ai écrit successivement quatre ou cinq au moins , dont la première était bien triste, mais a été promptement suivie de bulletins de plus en plus consolants. La dernière, qui était une réponse à celle que vous avez eu la bonté de m'écrire, vous confirmait l'annonce de l'heureuse convalescence de notre ami. C'est toujours de mieux en mieus; il com-

sans respiration pendant plusieurs minutes, quelques instants de plus c'était la mort. Elle l'eût délivré de bien des maux , mais le bon Dieu a voulu lui laisser le temps de la pénitence. Priez pour qu'elle soit sincère, entière et persévérante : j'embrasse bien tendrement toute la chère famille.

Le io septembre 1827.

Me voici donc encore de ce monde : après avoir touché au port , une main puissante me repousse au milieu des flots, iteriim jactatus in alto. Hélas ! j'en avais pourtant assez de

mence à se promener un peu dans le jardin: les forces augmentent sensiblement ; il a repris de la gaieté : il mange, avec précaution et chois, mais avec un commencement d'appétit. On ne pouvait guère espérer une meilleure convalescence. — Il parle souvent de ses amis de Turin.

Je fais cette lettre à la hâte pour profiter du retour du médecin à Dinan , afin qu'elle parte par le courrier de ce soir. Je n'ai que le temps de vous redire ce que je disais dans une de mes dernières lettres, qu'une des premières recommandations de M. F. a été que je vous écrivisse de sa part. Son vif attachement pour vous s'est montré d'une manière bien touchante au moment de cette rentrée dans ce monde.

LE MÊME AU MÊME

A la Chênaie, 8 septembre 1827.

MONKIEVR LE CoMTE ,

Depuis ma lettre de la dernière quinzaine d'aoiit , nous avons eu à la Chênaie des choses tristes. Un des domestiques a été malade, et le domestique de confiance est mort. Cet événement a fait éprouver à notre ami une secousse qui m'avait bien effrayé. Deux accès de fièvre l'avaient repris : mais, Dieu soit béni de nouveau et toujours ! cela n'a pas de suite, et la convalescence redevient progressive : la fièvre a été coupée bien à propos. Je renais de toutes mes craintes toujours trop promptes. Je commencerai à vous donner des détails sur cette maladie qui a été pour nous la cause de tant d'angoisses. Je suis arrivé à la Chênaie la veille du jour où il est tombé malade. C'était d'abord une fièvre tierce bilieuse, compliquée ensuite avec une fièvre maligne qui a été la principale maladie. Je ne puis vous dire combien il a souffert de ses affreux spasmes, ni avec quelle admirable patience, ni ce que j'ai souffert moi-même, lorsqu'à deux différentes reprises il s'est évanoui dans mes bras; je le croyais mort. Je reviens à regret sur ces tristes souvenirs : je passe à de plus consolants, puisqu'ils se rapportent aux plus terribles moments.

Il avait demandé de bonne heure les derniers sacrements : le jour où il a reçu le Saint Viatique a été bien beau pour sa vive foi et sa sérénité. Du reste, tout a été simple : face à face de la mort, il a été, si je puis parler ainsi, sans façon avec elle. Il me disait de temps en temps des mots qui me déchiraient et me soutenaient tout ensemble.

Il Que ser ciraient, disait-il, les honneurs, les richesses, la répulation, quand on en

la terre, et je ne la regrettais pas. En cet état, que dirai-je? que ferai-je? Je bénirai du fond de mon cœur la miséricorde immense de mon Dieu, qui a voulu m'accorder le temps de me mieux préparera paraître devant lui. Ce doit être désormais l'unique pensée , l'occupation unique de ce qui me reste de vie. Hors de là tout est vanité : je le savais bien déjà, mais il me semble que je le sens plus vivement, et que la croix (ju'il faut porter jusqu'à l'instant du sacrifice m'en devient plus chère.

Ma maladie s'annonça d'abord comme une fièvre bilieuse ; mais au moment où cessait l'accès, commençait une autre petite fièvre dont je reconnus bientôt le caractère nerveux. J'en avertis le médecin, je l'assurai que c'était là la maladie principale: il n'y fit aucune attention , et le mal s'ac-

u est là?" Je lui répondis qu'aussi bien il n'en avait jamais fait grand cas : «Jlon <i ami, me dit-il, j'ai envie de m'en aller-, j'ai bien assej: de la terre. « Je me rappelle aussi qu'une nuit où il se trouvait mieux, je lui disais, pour le distraire, qu'il taisait un superbe clair de lune ; il essaya de se soulever pour entrevoir à travers sa fenêtre cette belle nuit, et me dit en retombant : « Pour ma paix, s'il plaisait à a Dieu, ce serait la dernière, n Lorsque son cher frère fut arrivé (c'est lui qui l'a administré), il lui dit, après s'être entretenu quelques instants avec lui : «Je te a lègue la plus belle chose du monde, la vérité à défendre. » Une autre fois je lui demandais ce qu'il désirait boire : comme ses idées commençaient à se brouiller, il ne comprit pas bien ma question; mais, l'interprétant dans un sens analogue à sa pensée habituelle, il me répondit : » On ne peut désirer autre chose que ce que Dieu « veut. 0 Cette réponse, qui n'était pas une réponse, n'en était que plus belle ; c'était comme un son que rendait son âme. Ceci me ramène aus plus cruels moments. Hélas! après le post-scriplum de ma triste lettre du 27-2S juillet, lequel vous avait un peu rassuré, quelle journée, le lendemain 29 1 II faisait une chaleur étouffante : de sii heures à onze heures, nous le crûmes à l'agonie. Son pauvre frère me pria de lui renouveler l'absolution des mourants. Le mieiu commença à onze heures, et depuis lors nous sommes arrivés bientôt, d'espérance en espérance, aui heureuses nouvelles que je me suis empressé de vous transmettre. Dans ma prochaine lettre, j'ajouterai encore quelques détails sur les circonstances de cette maladie.

Venons auï projets de voyage. Je crois que ce n'est pas encore le moment de loi en parler. J'attendrai le retour de M. l'abbé Jean, qui doit être ici le 19. Je suis persuadé comme vous que rien ne serait plus utile à sa santé sous tous les rapports : il serait si bien auprès de vous ! Mais, quoique je lui en aie dit déjà quelques mots, il m'a paru que ce projet, si bien d'accord avec ses sentiments, ne lui parait pas compatible avec ses travaux. J'en conférerai prochainement avec il. l'abbé Jean, et nous agirons de concert. Du reste, il ne pourrait pas, vu sa faiblesse, entreprendre incessamment ce long voyage. Pour moi, ce me serait un double bonheur de l'accompagner à Tiu'in : je suis plus sensible que je ne puis le dire à la bonté avec laquelle vous m'y invitez.

J'ai reçu de Paris des nouvelles qui me peinent, au sujet de la Société Catholique : mais la conduite de Laurentie est toujours admirable. Mille et mille hommages.

crut rapidement. Mon frère et mon beau-frère , qu'on avait demandés, étaient près de moi. Je reçus, avec pleine connaissance et beaucoup de consolation, mes derniers sacrements. Dieu m'a fait la grâce de n'avoir pas un moment de regret ni d'inquiétude , quoique je connusse et que je sentisse parfaitement mon état. Comme il devenait d'heure en heure plus alarmant , on se décida à faire venir un autre médecin de Dinan , et Dieu voulut qu'il eût la pensée , d'après ce qu'on lui mandait, d'apporter les choses nécessaires pour une opération dont le plus léger retard entraînait infailliblement la mort. Dieu voulut encore qu'il ne se trompât pas un seul moment sur la nature de la maladie et sur le traitement qu'elle exigeait; la moindre hésitation eût rendu tous les secours inutiles. Cependant, malgré ces secours , le mal faisait des progrès effrayants. Le dimanche 29 juillet, je fus jusqu'aux dernières extrémités de l'agonie. Sans pouls, sans respiration pendant plusieurs minutes, le médecin n'attendait que l'instant où j'allais passer. Néanmoins, pour ne négliger jusqu'au bout aucun moyen, il demande de l'alkali volatil; on en cherche, on en trouve dans mon armoire; il parvient à faire renaître un petit battement de cœur : ce fut le commencement de mon retour à la vie. Le danger dura encore plusieurs jours; il cessa tout à fait le jour de la fête de Saint-Pierre-aux-Liens. Mais la convalescence a été longue et pénible , contrariée par des spasmes , suspendue par une rechute que me causa la mort presque soudaine d'un domestique de confiance , près duquel je fus appelé au milieu de la nuit pour le confesser à la hâte. .Maintenant il ne me manque que des forces, qui viendront progi'essivement. Mais c'est trop vous parler de moi. J'aurais dû vous dire d'abord combien je suis touché du mieux qu'éprouve la comtesse Louise. Si la guérison n'est pas absolument complète cette année, la saison prochaine l'achèvera , moyennant les soins et les ménagements indispensables pour conserver pendant l'hiver l'amélioration obtenue. J'aurais certainement un vif désir de me retrouver près de vous , de me reposer dans le sein de votre si douce amitié; mais je ne puis à présent songer à aucun voyage ; je ne serais pas en état de le supporter. Et puis

il laul ([lie j\'m[)l()i(' à la (léfi'iiso de l'Eglise le loiiips que Dieu peut-être ne m'a laissé que pour cela.

Ce que vous m'avez mandé de vos embarras me ûiit une peine extrême. Coupez , coupez dans le vif, et sauvez l'avenir par des saerificivs dans le présent. Je voudrais pourvoir d'abord au paiement réj^ulier des intérêts, réserver ensuite une somme déterminée pour l'extinctioa successive des dettes par une sorte d'amortissement progressif, et m'astreindre rigoureusement à ne point dépasser dans les dépenses annuelles le reste des revenus. C'est un courage qu'il faut avoir pour éviter des angoisses sans fin et toujours croissantes. Malgré les apparences contraires, j'espère toujours qu'à la fin votre destinée , qui est d'être là ' , s'accomplira au moment peut-être où vous vous y attendrez le moins. Adieu, adieu, il faut finir, car ma pauvre tête se fatigue.

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