‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 126 sur 165 · A M. BERRYEP · texte numérisé non relu

A M. BERRYEP

Le 22 octobre 1S2".

Vous avez voulu, à tout prix, en finir de cette triste affaire et me rendre ma trancpiillité ; je vous en remercie : mieux vaut, en effet, se laisser dépouiller par des misérables, que de subir les angoisses d'une discussion odieuse et dégoûtante. Croyez, cher, que jamais je n'oublierai ce que je vous dois, tous les soins, tous les ennuis, toutes les ftitigues auxquelles s'est dévouée votre si bonne et si tendre amitié dejHiis trois ans. Où en serais-je, sans vous? Toutes ces bêtes

m\ CORRESPONDANCE

de proie m'auraiont dévoré jusqu'aux os. Il m'est arrivé avec elles le contraire de Joseph. Ses frères ne rapportèrent que sa robe, et moi je n'ai perdu que la mienne. Puisse le compte qui reste à régler Tètre f)romptement, et sans qu'il en résulte des ditlicultés nouvelles et un nouveau procès.

On avait dit ici que M. de Villèle allait révoquer l'ordonnance de censure, et sacrifier M. de Peyronnet aux répugnances des magistrats. Je n'ai cru ni l'un ni l'autre, et j'ai bien fait, à ce qu'il paraît. La Bretagne a possédé deux ou trois semaines M. de Corbière. Je suis fâché de dire qu'elle n'a pas ressenti un si grand bonheur comme elle le devait. Les cœurs se dessèchent tous les 'jours; on ne peut plus compter sur la reconnaissance. J'en admire d'autant plus le dévouement des hommes publics. Il faut que ces gens-là aient l'âme tout à fait romaine. Peut-être est-ce pour cela que de tant de côtés on crie à M, de Corbière : Tudors^Brutus*/ Il paraît que l'Europe ne dort pas, bien que tout ce que nous voyons ne ressemble pas mal à un rêve. On veut, et puis on ne veut pas; on menace d'agir, et on reste en repos ^. Les trois Puissances alliées en faveur des Grecs jouent au plus fin entre elles et avec l'Autriche. Je crois voir le **, le*** et le****, avec des intérêts divers, cherchant à s'entendre pour me dépouiller, et se dépouiller aussi mutuellement, s'ils l'avaient pu^. Du petit au grand, le monde n'est que cela, et, un peu plus tôt ou un peu plus tard, la Grèce et la Turquie s'en tireront comme moi, ce qui me sera d'une grande consolation, comme vous pensez.

1. Double allusion à la paresse proverbiale et aux dehors peu élégants du collègue de M. de Villèle.

2. Un premier protocole relatif aux affaires de Grèce avait été signé le 4 avril 1827 ; — un traité foi-mel, dont un article resté secret prévoyait le cas où il faudrait adopter, envers la Porte, des mesures coércitives, fut signé le 6 juillet ; — la bataille de Navarin, conséquence imprévue de ce traité, n'eut lieu que le 18 octobre.

.3. Les noms supprimés sont ceux des personnes engagées dans les malheureuses affaires où Lamennais perdait le plus clair de sa fortune. Il était inutile, pour le moins, de laisser sur ces noms le fâcheux retlet d'un ressentiment passager, puisque, d'ailleurs, il ne s'agit ici que d'intérêts purement privés.

Je vous jirii' tU' l'aire iiirs tivs-liiimltlcs ('imi|)limcnls à M. (lo Damas-, son rôle csl Iti'illaiil et dij^ni' <lt' lui- 1'' ne lui ctunais qu'un rival, l'innuorlt'l lUiuii't.

Adieu, diei" ; aimez-moi toujours comme je vous aime, cl, si vous voulez me rendre lieureux, écrivez-moi le plus que vous pourrez.

20/t. — A M™C L.\ COMTESSE DE SENFFT.

Le 22 octobre 1827.

Il est l)ien vrai que la vie est triste, pleine de soucis, de

mécomptes, d'intpuéludcs, de douleurs; mais tout cela dure

peu.

Quel che l'anima nostra preme e'ngombra, Dianzi, adesso, icr, diman, niattino^ e sera, Tutti in un punto passeran com'omlirai.

Pi-enons donc patience encore quelques instants. Nous n'avons pas achevé de semer, que nous voudrions recueillir. Ce n'est pas là Tordre de Dieu. 11 faut que les pluies et les glaces de l'hiver, les chaleurs de l'été et ses orages passent sur ce grain à peine germé, et puis viendra le jour de la moisson, jour plein d'allégresse et de paix, jour des espérances satisfaites, des joies et du repos éterncd. Jacob comptait pour bien peu de chose cent quarante ans de misère ; pauci et mali, disait-il. Et nous qui ne sommes encore, par comparaison, qu'au berceau, nous nous plaignons de la longueur et de la dureté de l'épreuve. Imaginons-la plus dure encore, dix fois, cent fois, mille fois; que sera-ce, près de la récompense? Le tout est de persévérer, et nous savons que Dieu donne sa grâce aux humbles, Itumilibus dut gi-atiam. Que nous faut-il de plus (pie cette promesse? Soyons fidèles aujourd'hui, demain, et le ciel nous est assuré. Bossuet, dans son oraison funèbre de la Princesse Palatine, dit qu'elle /î^f

1. Tout ce qui oppresse, tout ce qui surcharge uotre âme, — Autrefois et Maiutenant, Hier et Demain, Matiu et Soir, — Tous, en un moment, passeront comme l'oralire.

douce avec la mort. Je voudrais que nous fussions (( doux avec la vie » ; mais cela, j'en conviens, est plus ditiicile.

Je suis charmé que vous ayez M. d'Olry près de vous. Il me semble que vous l'aviez connu, il y a quinze ou vingt ans, à Berne. Je n'oublierai jamais l'aimable hospitalité qu'il voulut bien me donner, sous les auspices de M. Vuarin, pendant mon voyage en Suisse. Où va-t-il maintenant, et qui le remplace près des Magnifiques Seigneurs' ? Ce poste ne laisse pas d'être important, et il y a rendu de nombreux services avec un zèle dont la pureté et la vivacité me touchèrent extrêmement, lorsque j'en fus témoin. Je suis bien aise pour lui qu'il ait quitté ce triste pays; mais je regrette le bien qu'il y faisait, et qui sera diftîcilement continué par un autre.

Vous ai-je dit que l'abbé G retournait à Paris? Je le

perdrai dans trois jours, et je vais de nouveau me trouver seul. Heureusement, ce genre de vie m'est assez familier. Avec des livres et un peu de travail, les vingt-quatre heures passent vite. Cela vaut mieux, sans comparaison, que la foule des importuns qui m'accablent à Paris. On m'annonce que plusieurs évêques, à l'exemple de celui de Dijon, doivent m'attaquer dans leurs Mandements de carême. Je verrai s'il y a lieu de répondre; je désire que non, car ces discussions détournent d'occupations plus utiles et produisent peu de fruit. On pourrait, d'un seul mot, les prévenir ou les arrêter; mais on ne veut pas. La peur fait qu'on se tourne du côté où l'on reçoit les coups. On en rirait si c'était moins triste'. Jamais la vérité n'eut moins d'appui en ce monde. Les uns l'abandonnent, les autres la renient. Je ne pense jamais sans un profond étonnement au mot de saint Pierre, en présence des Juifs persécuteurs de J.-G. : Non 7wvi hotninem! Et pourtant il lui fut dit : Super te œdificabo ecclesiam meam.

1. M. d'Olry était probablement accrédité auprès du Sénat de Genève, dont les membres se qualitiaient ainsi.

2. Plainte ambiguë, mais d'une ambiguïté transparente , quand on a lu tout ce qui précède.

Plaif^nons K-s hommes faibles ou aveupiles, et vivons de la foi aux promesses. Malgré tout ce qu'on fait contre elles, les bonnes doctrines ne laissent pas de se propafïer et de s'afi'ermir. Le temps est pour elles: mais par politique, je crois, parce qu'elles sont de l'éternité, et qu'il y retourne.

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