M. DE CORIOLIS A LAMENNAIS
Château de Verneuil, 27 octobre lS-27
...Mon Dieu, que vous avez énergiquement raison sur le compte de nos ministres! Il est bien vrai que ce n'est pas tant la haine qu'ils insph'ent que le mépris, et le mépris le plus
profond ; mais soyez sûr, ami, qu'ils s'abonneraient à ce mépris pom* toute la durée de leur vie ministérielle. Ils en savent assez, en effet, pour n'ignorer pas que ce mépris ne s'y prend pas si brusquement que la haine pour faire mourir les gens, et qu'il leur laisse le loisir de s'arranger là-dessus.
Vos réflexions ne sont pas moins justes sur le voyage de nos princes. Le spectacle, ainsi que vous dites, était commandé, et je suis sûr que Ciceri, Daguerre et Bouton n'eussent pas fait mieux que MM. les préfets et sous-préfets n'ont ouvré pour ce panorama ou diorama d'espèce nouvelle. Aussi l'illusion a-t-elle été complète. « C'était, disent les courtisans du voyage, l'ivresse de 1814. » Et puis, parlant de telle ou telle ville, ils ajoutent naïvement : (c Oh ! ce préfet est fort adroit : il a bien tout su mettre en mouvement. » Hélas! ils oublient qu'en 181 4 c'était tout le contraire, car le mouvement se faisait malgré les préfets, et les entraînait avec toute la France.
Au reste, que tout ce mônde-là n'ait rien appris, cela ne nous apprend rien, ni à vous, ni à moi. On dort son sommeil, puis, tout d'un coup, viendra ce terrible il faut de saint Paul, si vivement rappelé par Bossuet. C'est ce que je disais l'autre soir au Nonce, qui me semble un homme de grand sens. Il est plein de vénération pour vous, et m'a particulièrement prié de ne pas l'oublier dans ma correspondance avec vous. Sa conversation m'a mis tellement à l'aise, que je lui ai lu votre lettre, dont il a été frappé : je ne crois pas avoir commis là une indiscrétion.
Ce même jour, une autre satisfaction m'était destinée à votre sujet. J'ai rencontré, chez une dame russe de beaucoup d'esprit, le « président du gouvernement grec, » comme on dit, entin M. le comte de Capo-d'Istria. La conversation étant tombée sur les écrivains qui honorent le plus notre siècle, il m'a dit qu'il vous considérait, sans difficulté, comme le premier. Ce jugement n'a pas laissé de me causer du plaisir, venant de là; et le mieux est qu'il sortait de chez M. de Chateaubriand, notre plus grand écrivain, comme il a soin, quand il ne le dit pas lui-même, de se le faire dire chaque jour. Le pauvre homme! — (( Nous avons bu des mêmes
I)H LAMKNNAIS. W-i
eaux, » vous (lisail-il dans votre i»reinit'rc entrevue. J'ai j^rand'peur (jue, plus tard, il n'ait niani;é du lotos en abordant en Afrique, car, s'il se souvient de quelque chose, ce n'est certes pas de son pays ' .
11 semble certain , si ([uelque chose est certain avec des gens si incertains, qu'on est résolu à casser la Chambre (Hective, à cause des scrupules survenus à certains députés au sujet des cinq années de mandat. Ceci ne se passera pas sans une large émission de pairs, surtout ecclésiastiques. Puisse l'urne du scrutin s'en trouver mieux que les sièges épiscopaux! Il y a des gens qui trouvent moyen de gâter les meilleures choses !
A la Chênaie, le 12 novembre lSi!7.
Il y a, monsieur le marquis, quoi que disent aucuns , de doux et d'heureux moments dans la vie , et c'est une réllcxion qui me vient toujours chaque fois que je lis une de vos lettres-, car, outre le plaisir qu'y trouve mon esprit, je suis touché et fier d'être un peu aimé de vous. Soyez sûr que je vous le rends bien, et qu'en ce sens-là j'ai beaucoup de rancune. Il paraît qu'il y en a d'une autre espèce entre M. de Bonaldet M. de Chateaubriand. Tout le monde, en province, a reçu l'écrit du premier, dans le({uel il prouve qu'il n'est pas léger, — je veux dire qu'il ne change pas légèrement d'opinion, — et même qu'il n'en change jamais, ce qui est encore plus sûr. Il y a aujourd'hui une loual)le émulation entre nos écrivains politi([ues, à qui ressemblera le plus à Dieu. Us sont tous (( infaillibles et immuables ; » ce n'est déjà pas mal; cependant leur zèle va plus loin encore , et ils seraient surtout charmés d'être <( tout-puissants. » Je remar([ue que lillustre auteur de
1. Eu lisant cette appréciation pa^^sionnée, ainsi que quelques autres euipvemtes de la même hostilité, il ne faut pas perdre de vue l'auimosité qu'inspirait au parti royaliste la défection de M. de Chateaubriand.
la Législation 2irimiiive ' , se familiarise de plus en plus avec la législation de la Charte, qui n'est pas primitive du tout. Quant au ministère, savez-vous pourquoi il n'est pas, — car il faut l'avouer, — absolument parfait? C'est qu'on lui donne des distractions , et qu'au milieu de tout le bruit qu'on fait, il est impossible qu'il ne perde pas quelquefois sa présence d'esprit. Or donc , pour la lui rendre , il faut obliger le public à se taire, au moins le public qui écrit; d'où la nécessité de la censure. Nous serons donc censurés, parce qu'il y a, nous dit-on , absence (Vesprit chez ceux qui nous gouvernent ; cela est consolant.
Et que dites-vous, monsieur, de ces soixante-quinze boules lancées à la fois dans la Chambre des pairs? Cela ne ressemble-t-il pas un peu à une conscription extraordinaire, à l'ouverture d'une campagne douteuse ? La différence, c'est qu'on ne voit que gens désespérés de n'être pas conscrits. 0 quantum est in rébus inane! Je ne saurais concevoir cette rage de pairie qui, depuis quelque temps, a saisi toute la France. Cependant, si MM. les pairs sont, comme l'assure M. de Ronald, autant Aç^^ petits rois, cela prouve au moins que le nombre des royalistes, même zélés, n'a pas diminué autant que certaines personnes le prétendent.
Il n'y a guère moins d'empressement pour se faire nommer à la Chambre démocratique , comme on l'appelle. Tout le monde veut en être; mais le ministère ne veut pas que tout le monde en soit, d'où il va résulter un combat dont j'attends l'issue avec une curiosité assez tranquille, car, quels que soient les députés, ils ne feront pas nos destins, et c'est ce que bien peu de gens savent ou veulent comprendre. Le sort du monde, encore incertain, se pèse dans une balance qui n'est pas entre les mains des hommes. Pour quiconque a des yeux, il est évident que la société est emportée par une force dont nulle puissance humaine n'a la direction. Elles ne sont toutes que des instruments aveugles, et c'est ce qui les isauve en partie de Thorreur quelles inspireraient, si elles avaient la moindre idée de ce qu'elles font et de ce qu'elles