‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 134 sur 165 · A M, BERRYER · texte numérisé non relu

A M, BERRYER

Le 30 novembre 1827,

Que je comprends bien , mon cher ami, ce mélange de dégoût et d'intérêt que vous éprouvez à l'égard de ce qui se passe! C'est un spectacle hideux sans doute, mais c'est mi gi^and spectacle. Il m'est arrivé quelquefois, et toujours avec un serrement de cœur inexprimable, de voir des fous. Mais une société folle, tour à tour idiote et frénétique, et quelquefois l'un et l'autre ensemble, c'est bien autre chose. Les paroles manquent pour rendre l'impression qu'on en reçoit. Vous demandez si cette pauvre aliénée guérira ? Je n'en sais rien. Toujours ne sera-ce pas avant que la maladie n'ait parcouru toutes ses périodes. Jusque-là il faut prendre patience, à peu près comme M. de \illèle attendant sa majorité. 11 serait encore possible qu'elle lui fût donnée par les grands collèges '. Cependant ce sera, dans tous les cas, une

1. Ce fut pour agix- sur ces grands collèges desquels seulement la majorité ministérielle pouvait sortir, que M. de Villèle suscita, dit-on, les fausses émeutes de la rue Saint-Denis et de la rue Saint-]Martin , les 19 et 20 novembre 1827. Cette tactique n'était pas sans habileté, elle ne fut pas sans résultats : — ■< Effrayés par les relations des feuilles ministérielles, et voyant dans ces troubles les signes d'une nouvelle et prochaine révolution... les membres des grands collèges se portèrent en masse du côté du ministère. Ce secours inespéré ne sauvait pas le cabinet. L'opposition se trouvait moins forte, mais elle conservait encore une majorité d'environ soixante voix. '• — Vaulabelle , Histoire des deux Restaurations ^ 3^ édit., tome vu, page 331.

majorilr si faible cii nonilu'c, et la forcir morale do l'opposilioii sera si j^randi'. ((lU' le olian^vnH'ut de ministi'iv me lirait à peu près inévitable. Là-dessus vient la question : Qui est-ee qui le remplacera? Il n'importe, je vous assure; nonmiez qui vous voudrez, il est inq)Ossil)le (|ue le système ne soit pas lil)éral au fond , et pour mon compte j(i préférerais qu'il le fût bien décidément, plutôt que de languir dans un sot milieu, })lus nuisil)le que tout le reste à la vérité. Nous avons été, depuis cinq ans, plus loin dans le mal (jue durant les trente années précédentes. Je vois l)eaucoup de gens s'inquiéter pour les Bourbons : on n'a pas tort ; je crois qu'ils auront la destiiK'C des Stuarts. Mais ce n'est pas là, très-certainement, la première pensée de la Révolution. Elle a des vues bien autrement profondes , c'est le Catholicisme qu'elle veut détruire , uniquement lui ; il n'y a pas d'autre question dans le monde. Aussi vous la verrez clairement au fond de toutes les questions qui vont naître. On remuera de nouveau cette bêtise terril)le du gallicanisme, et ce sera sur cette doctrine que la lutte décisive s'engagera. On poussera peu à peu le roi , ou celui-ci ou son successeur, à des actes qui prépareront le schisme, s'ils ne sont pas le schisme même; et puis le moment où il refusera d'obéir à l'impulsion sera celui de sa chute. D'ailleurs il n'y a point aujourd'hui de pouvoir que les peuples puissent supporter longtemps. Le mariage seul unit irrévocablement : or, il n'existe plus de mariage en politique. La nation et le souverain vivent ensemble, voilà tout.

Il me tarde de voir l'ouverture de la session , car ce n'est que par ce qui se fera et se dira alors, qu'on pourra juger exactement de la position des partis, de leur force respective et de leurs projets, s'ils en ont d'arrêtés. Ce si-lk n'est pas de trop, car les hommes qui paraissent conduire ont presque toujours beaucoup moins de part qu'on ne le croit aux événements; ils sont emportés eux-mêmes, et la vraie force ([ui fait l'avenir réside dans je ne sais quelles idées générales universellement répandues, et dont l'action peut être calculée comme, dans le monde matériel, celle des forces physiques. Mais en voilà bien assez sur ce triste sujet. Je dois vous dire

cependant que M. Bizieu du Lézard ' est un homme de mérite, plein de conscience, qui ne se vendra point, qu'on n'achètera point , et qui siégera à droite . Pk'it à Dieu que toute la Chambre lui ressemblât.

Pour vous parler de moi , maintenant , j'en suis toujours à ces malheureuses Réflexions, après quoi viendra la Journée du chrétien : de sorte que je ne pouiTai pas reprendre mon autre travail avant la fin de janvier, probablement. La volonté de Dieu. Du reste, je me porte bien, à la faiblesse près. Je me sens usé, mon cher ami ; qu'y voulez-vous faire? Ma vie n'est pas douce; elle n'est pas triste, non plus, au delà du moins de ce qu'on doit savoir supporter chrétiennement. Je passe mes jours tout seul , sans autre distraction que celle des livres. Et, à propos de Hvres, connaissez-vous les Promessi Sjmsi de Manzoni? C'est un ouvrage à lire; faites en sorte de vous le procurer. Il intéressera M'"* Berryer, à qui je demande un souvenir en échange des vœux que je forme pour son parfait rétablissement. J'espère qu'Arthur travaille bien , et je l'embrasse quand même. Dites à ce cher enfant combien je désire qu'il soit un bon chrétien. Pour vous, cher, je vous presse sur mon cœur avec une tendresse qui ne saurait croître et qui ne s'affaiblira jamais.

Le 30 novemïire 1827.

La voilà, cette excellente et aimable lettre du 16, que j'attendais depuis quelques jours. Elle me ferait plus de plaisir encore si j'entrevoyais un terme à tant de chagi'ins, de tracasseries et d'inquiétudes. Mais ce ne serait plus cette vie, si nous étions débarrassés de ces misères. Disons-nous bien une fois que, sous une forme ou sous une autre, elles nous suivront jusqu'au bout, que c'est l'apanage de notre condition présente, que nous ne sommes ici-bas qu'à ce prix; et puis,

1. M. Du Hizieu du Lézard venait d'être élu député par le collège de Dinan ( Côtes-du-Nord).

romeirions Dieu qui appcllo ainsi nos roirards et nos désirs en avant, et délU' peu à peu nos liens, au lieu de les rompre. Je ne sais si M. de Villèle est d'humeur à délier les siens, mais ils paraissi-nt bien près d'être rompus, et par ses propres mains, ce qui est plus piciuant. Vous avez vu les nominations et les calculs que font les journaux. 11 est possible que les grands collèges rendent au ministère une telle quelle majorité. Cependant, le contraire est possible aussi; et, dans tous les cas, il semble très-difficile que nos gens résistent à la force morale de l'opposition qu'ils ont créée eux-mêmes dans la Chambre. Ils voulaient rapprocher d'eux les royalistes au moyen de la peur, qui est une des puissances de ce temps-ci , et pour cela ils ont adroitement et savamment imaginé de recourir aux élections, comptant bien exclure les députés récalcitrants du côté droit, et fortifier le côté gauche en conservant le centre bien-aimé. Ils ont réussi à moitié, et au delà de leurs prévoyances. Les petits collèges leur ont envoyé 170 bons libéraux. M. de Villèle fait dire à ses journaux que c'est trèsbien. Pour mon compte je trouve que c'est mieux, sans comparaison, que ce que nous avions; toutefois, il y a de la bonté à M. de Villèle d'en convenir. Le résultat prochain de ceci pourrait bien être une nouvelle dissolution de la Chambre, et, comme on dit, « un nouvel appel à l'opinion publique », qui est toujours prête à répondre ; mais je ne vois pas clairement ce qu'on gagne à la questionner. Au reste, il sera curieux, après une septennalité de quatre ans, d'en avoir une de deux, ou même d'un, peut-être. La plus triste chance pour la royauté est que le ministère tienne ; il en résulterait infailliblement quelque catastrophe violente. D'un autre côté, les cartes se brouillent de plus en plus entre les Puissances, dont jusqu'à présent la haute sagesse n'a imaginé rien de mieux que de mettre des bâtons dans les roues du temps. Elles se tuent à refouler les événements sur eux-mêmes, comme si l'on pouvait empêcher qu'il arrive quelque chose en ce monde, et que l'avenir sorte du présent. Elles accumulent la vapeur dans le récipient ; idée merveilleuse ! Quand la forc« d'expansion qui croît sans cesse surmontera celle de pression, nous .verrons un beau tapage. Ce qu'on devrait d'abord se I. ao

dire, c'est que rien ne peut rester tel (ju'il est. Le slalu quo est aujourd'hui une des plus prodigieuses folies qui puissent monter dans une tête humaine. Mais qui devinera ce qui doit être, pour le pri'parer et y arriver sans de trop vives secousses?

Je vous fais mille remercîments des Promessi Sposi, Je viens d'achever le second volume avec un extrême intérêt. II y a des parenthèses un peu longues, comme la sédition de Milan, décrite d'ailleurs avec tant de vérité. Tout compensé, je préfère Manzoni à Walter Scott. 11 n'aura pourtant pas, à beaucoup près, la même vogue, car il est religieux et catholique jusqu'au fond de l'âme. On voit aussi qu'il y a en lui quelque chose des sentiments qui animaient les Italiens au moyen âge, alors que les Papes travaillaient avec tant d'ardeur et de constance à l'affranchissement de l'Italie. On avait, dans ce temps-là, des idées bien différentes de celles qui ont régné depuis sur les grandes questions sociales. Renaîtrontelles? Dieu le sait. Aujourd'hui on n'a aucune idée du tout; — c'est plus court.

L'auteur peint avec énergie les énormes abus de la féodalité, et à cet égard il ne fait que parler le langage des chroniques. Mais qu'on hse l'Histoire des Républiques pendant les xiv% XV* et xvi° siècles, celle de Florence, par exemple ; c'est un ruisseau de sang .

11 en faut revenir au mot de Montaigne : Il n'y a point de pire bête à Vhornme que Vhomme. Conclusion sur les Pro- /ne55i/ j'aime ce bon Manzoni autant que j'estime son rare talent. Son ouvrage est du nombre de ceux qui sont les plus propres à faire du bien dans l'état actuel des esprits.

M. de Trevern a défendu le Mémorial dans son diocèse, et il travaille à y abolir la liturgie romaine, toujours pacifiquement. Ojidit l'archevêque de Reims très-malade. Ce sera une place pour le duc-abbé, puisqu'il a quitté celle qu'il devait à la générosité de la comtesse Louise. Je vous donnerai des

nouvelles de M^' d'Herm quand vous m'en donnerez de

don Ab'oondio*. En attendant, allons en paix;! L'avenir est

1. Personnage des- Promet» S]io%i; type de cautélc doucereuse, et de nonchalant égoïsme.

1)1': l,AMKN.\AIS. .m

noir sans doulc; mais si la loiidrt' csl dans ce miai;t' t'itais vi sinistre, la main de Dieu y est aussi pour la dirij^er.

21/j. — M. DE COniOLIS A LAMENNAIS.

Paris, 17 novembre 1827.

Croiricz-vous, monsieur ral)lK', que cet écrit de M. de Ronald que tout le monde a reçu en province, je n'ai pas encore pu me le procurer à Paris? Itabent sua fat a lihelli. Il essaie donc d'y prouver (ju'il ne chan'^c pas légèrement d'opinion ?... Où est le temps où il me disait : « Si mes ouvrages doivent passer à la postérité, je ne veux pas qu'on ait à me reprocher d'y trouver un mot en faveur de la Charte!...» Ce sont, ou mieux, c'étaient ses propres paroles, et, à ce triste sujet, je ne puis m'cmpècherdc me rappeler ce vers de Pope, si bien traduit par l'abbé Delille :

...Mais qui ne pleurerait, si c'était Addisou!

II est certain que nos écrivains politiques ne se font pas faute des attributs du bon Dieu : Infaillibilité, immutabilité, voire, le cas échéant, la toute-puissance. Il y en a pourtant un quatrième, l'éternité, qui leur manque et manquera toujours. Je crois en découvrir la raison; c'est qu'ils sont trop impatients pour être éternels. Quand on est ministre, il ne serait peut-être pas mal d'avoir lu saint Augustin.

Souffrez que je vous redresse sur une faute d'addition.

Vous avez lu fort étourdiment la liste du Moniteur. C'est bien soixante et seize pairs dont nous sommes enrichis, et, en adoptant votre ingénieuse comparaison de conscription à l'entrée d'une campagne douteuse, cela fait justement des l}airs conscrits; — passez-moi cette méchante pointe.

Sur cette liste, on voit figurer sans doute de fort beaux noms; il est seulement fâcheux que ceux qui les portent n'aient vu dans le pommeau de l'épée de leurs ancêtres (ju'une boule de scrutin. Au reste, tout le monde crie, tant

élus qu'exclus; car il est des gens qui ne sont pas fâchés de joindre, à l'honneur de l'opposition , les honneurs de la soumission.

Tout se trouve dans les Fables de La Fontaine, et je vois force chiens qui ont porté à leur cou le dîner de leurs maîtres. Pour moi, je ne porte plus le dîner; je le regarde manger, je Tavoue, et jusqu'ici on ne peut m'accuser, que je sache, d'en avoir pris ma part. Je crois bien plutôt qu'on m'accuse de ne pas l'avoir prise.

De tout ceci, il y a quelqu'un surtout qui doit bien rire. C'est ce bon M. Decazes, contre qui nous avons fait un si furieux vacarme. Ce n'est qu'un petit garçon auprès de M. de Villèle

Je partage complètement votre indifférence sur le combat qui va se livrer à propos de la loi électorale. Ici les ministres ont pris leurs mesures, et ce ne sera pas un combat fortuit , comme à Navarin. iMais les conséquences n'en seront pas mieux prévues, car que prévoit-on quand on ne voit pas?

Il est trop vrai, a quelque chose doit se faire qui n'est pas fait ; » et qui en pourrait douter à la vue de ce qu'on défait avec une constance si aveugle ? Après la rage de pairie qui a gagné tout le monde, j'admire aussi avec vous la rage de députation. Il est vrai pourtant que cette dernière mène à l'autre, car si vous ne vous tenez pas pour content de vos soixante et seize pairs, je me tiens, moi, pour très-heureux de vous en annoncer vingt-quatre autres, qui font bien cent, Barème à la main. Ces vingt-quatre pairies seront le prix proposé aux présidents de collèges qui s'acquitteront le mieux de leur devoir électoral, lesquels ont mission d'en promettre autant, etaux mêmes conditions, aux élus qui s'acquitteront, comme devant, de leurs devoirs de bons et loyaux députés. Qui potest capere, capiat. — Knsû prendra-i-on.

A la Chênaie, le 3 dt'cembrc 1827.

Je ne me serais pas douté , monsieur le marquis , qu'il fallût al)solument venir en province pour lire M. de Bonald. Mais on nous a fait lire , ou tenté de nous faire lire bien autre chose. J'ai eu ravanta{.!;e , pendant quinze jours, de recevoir exactement la Gazette de France, sans parler de maints et maints pamphlets, spirituels QOx\MWQ\e Moniteur, et solides comme les trois pour cent. Cette effusion de l'esprit ministériel a produit les apôtres que vous voyez. Je crois que M. de ViilMe n'est pas à se mordre les doigts do sa confiance dans l'opinion publique , et vous ne pouviez choisir un meilleur moment pour lui renvoyer son: Soijez tranquille. A voir ce délufïe d'écrits qui ont fatigué la poste durant les élections, ne serait-on pas tenté de dire que les ministres ont vidé leurs portefeuilles? Cela fera peut-être que, désormais, ils y tiendront moins. Cependant M. le Président du Conseil s'obstine à maintenir qu'il a et qu'il aura la majorité. Il y a là je ne sais quoi fini tient de l'impénitence finale. Je ne serais pas surpris qu'il fallût employer ce qu'à Milan , du temps de la peste, on appelait les i¥o««^^i ', pour l'enlever de la rue de Rivoli. Cet homme est étonnant, mais moins que le Roi, je le dis avec peine. Comment peut-on risquer un trône pour un Gascon? Il finira , ce Gascon , par s'en aller à la Chambre des pairs avec i\I. le comte de Corl)ière, et M. le comte de Peyronnet, è tutti quanti , ce qui ajoutera au relief de ce qu'on appelle si délicatement « l'aristocratie du royaume. » Au reste , après avoir fait d'un seul coup soixante -seize aristocrates, il est bien permis de l'être aussi.

Tout cela fait pitié , sans doute , mais les suites font peur. La révolution triomphe; elle est dans tous les esprits, et la moitié de la France rêve de nouveaux bouleversements. Que

1. Souvenir du roman de Manzoni , qui met en scène quelques-uns de ces " ensevelisseurs. "

sera-ce , lorsque de la tribune , et peut-être de plus haut, elle écliauffera des passions déjà si ardentes , et donnera le signal à ses armées impatientes d'agir. Les iniquités, les bassesses, l'ignoble despotisme d'une administration dégoûtante , ont fatigué , irrité les âmes au delà de ce qui se peut exprimer, et la haine monte jusqu'au trône , parce qu'on le croit le point d'appui des hommes que repousse la conscience publique. On n'ose calculer les conséquences d'un pareil état de choses. Le Pouvoir a perdu toute sa force morale ; il n'est plus soutenu que par des intérêts purement matériels, et ces intérêts qui se lient aux siens, diminuent chaque jour, parce que, rien n'étant constitué au-dessous de lui , tout vient se résoudre en sommes d'argent, et que l'argent est, par sa nature , essentiellement démocratique. Le Roi lui-même n'est qu'un rentier, le plus riche de tous, si l'on veut; mais ce n'est pas ce qui rend sa position meilleure , car l'industrie, qui est extrêmement forte sur l'arithmétique , trouve qu'on pourrait, à beaucoup moins de frais, faire signer des ordonnances. Elle n'y voit que cela , et cette haute pensée n'est certainement pas hors de la portée du peuple. C'est (( le gouvernement au meilleur marché » de M. de Lafayette. Nous verrons quel rôle va jouer, à la session prochaine , l'auteur que M. votre fils juge si bien * . Je ne crois pas que celui-là voulût des ministères au meilleur marché. 11 paraît avoir fait le sien avec la Révolution. Dieu veuille qu'il lui tourne à honneur et à profit. Il se contenterait peut-être du dernier, et ce serait sagesse en ce moment, car il a bien à courir pour rattraper l'autre.

Je ne sais si , dans le moment actuel , notre ami ^ se résignera à prendre la route de Florence. C'est un exil doux,

1. Il s'agit d'un jugement porté par le fils de M. de Coriolis, jeune officier de 22 ans, aloi-s en garnison à la Caraca (Ile de Léon) sur l'auteur du Génie du christianisme. Son père le citait dans un passage de la lettre précédente, que nous n'avons pas cini devoir reproduire. 11 y est dit : Je ne trouve de génie que dans le titre du livre. — ]\I. de Coriolis à Lamennais, 12 novembre 1827.

2. M. de Vitrolles, envoyé comme ministre plénipotentiaire près du Grand-Duc de Toscane. Il hésitait à accepter cette haute charge, qui effectivement, dans la pensée des ministres, était un moyen d'éloigner un concurrent toujours redouté.

mais c'est un exil. Je craindrais que l'ennui ne, fût du voyage. La vie est extrêmement monotone en Italie. Ce pays ne convient gu^re qu'à deux sortes de gens : aux hommes passionnés jxnu' les arts, et i\ ceux qui recherchent je ne sais (juel calme et ([uelle tranquillité orientale, qui n'a jamais été dans le goût et les habitudes françaises. Le ciel y est admirable, mais on finit bientôt i)ar dire, comme Lucinde : « Ma bonne, fai tant vu le soleil!'» Et ^wsl cquitcm seclet atra cura. Après tout , si on y va, on en revient aussi , et c'est ce qui me fait moins craindre ce séjour pour notre ami.

Ce que je crains, monsieur le manjuis, c'est que vous ne sachiez pas à quel point je vous suis tendrement et respectueusement dévoué. Je demande grâce pour les deux adverbes ; ceux-là viennent du cœur.

Lp7 décembre 1327.

Vous étiez triste le 27 novembre, et la comtesse Louise aussi, et mon cher comte aussi ; pourquoi donc? Premièrement, la catastrophe n'est pas aussi imminente que vous paraissez le craindre ; il faut le temps à tout. Et puis, ne savonsnous pas depuis longtemps ([ue la Révolution, comme toutes les choses de ce monde, doit avoir son développement complet? L'Europe, le monde sera renouvelé. Rien de ce qui a été, et qui n'appartient pas à l'essence même des choses, ne peut plus être désormais ; il est inutile de le défendre ; de sorte que je ne vois guère que TÉglise à qui l'on doive s'attacher de cœur, et pour qui l'on doive combattre. Ceci rentre tout à fait dans les belles idées de M'^^ de Sentît sur les questions que j'avais hasardé de lui soumettre. Il y a plus, c'est que tout ce qui a pouvoir en ce monde est ennemi à quelque degré de cette Eglise. ia(|uelle néanmoins résistera seule aux commotions qui ébranlent tout le reste, et qui l'ébranlent ellemême, mais pour l'attermir plus solidement. Il faut se le dire une fois, car toute illusion est dangereuse, il ny a j)lus

de société. Ce mouvement fiévreux des peuples n'est que la recherche inquiète de la vie qu'ils ont perdue. Ils étouffent, et se débattent pour respirer. Les masses sont moins coupables qu'on ne le croit. Le crime appartient à quelques scélérats profondément per%^ertis qui les égarent , égarés euxmêmes et dominés par le chef de ceux qui n'ont jJoint de chef, selon la sublime expression de Zoroastre, en parlant d'Ahrimane. Mais enfin la société renaîtra-t-elle ? Je l'ignore; Dieu seul le sait. Mais ce qui me paraît au-dessus de toute espèce de doute, c'est qu'il reste encore beaucoup à détruire avant qu'aucune reconstruction devienne possible, et que la peste morale dont nous observons les progrès ne finira, comme celle de Milan, qu'après un violent orage : et ce ne seront pas des torrents d'eau qui laveront la terre pestiférée, mais des fleuves de sang. Voilà ce que je prévois, sans m'en effrayer, parce que toutes les conséquences nécessaires des lois divines font partie de l'ordre universel que nous admirerons un jour en Dieu môme.

L'événement de Saint-Pétersbourg' me semble devoir hâter la guerre contre la Turquie. Du moins, si j'étais l'Empereur, je voudrais , à tout prix, occuper des troupes dont l'oisiveté serait si dangereuse pour moi. Je sais bien que cette guerre, désirée souvent et jamais voulue, offre d'immenses difificultés politiques. Cependant si les Souverains,— j'entends la Russie, la France et l'Autriche — , avaient la moindre notion de leurs véritables intérêts, dans un an la croix serait plantée sur le minaret de Sainte-Sophie. Peut-être le sera-t-elle aussi, mais avec des circonstances qui en feront probablement un signal

1. Cet événement, qui était (les lettres suivantes le disent explicitement) une conspiration militaire >< dont les journaux ne parlèrent pas, » n'a laissé de trace dans aucun des livres que nous avons pu consulter à ce sujet. C'est au mois de décembre 1824, à l'avènement de l'empereur Nicolas, qu'éclata, dans les rangs de l'armée, la grande conspiration qui coûta la vie à Pestel, Rvleïef. Serge Mouravief, Bestouschef- Rumine, et Kahovski, lesquels furent exécutés au mois de juillet 1825. En novembre 1B27, époque où s'achevait la guerre de Perse, et où allait éclater celle de Turquie, aucune insurrection militaire n'a eu lieu dont les historiens aient pris note. Y eut-il seulement conspiration secrète, secrètement étouflFée? C'est ce que nous ne saurions dire et ce que laisse supposer la lettre de Lamennais.

de discorde, et je crains bien que la perte ne vienne d'où le salut aurait pu venir.

Si je ne me trompe, Basse-Court est un nom français. J'aime ce Itrave lionmie, puisqu'il a pu anmsor un moment la comtesse Louise. Où je voudrais le voir et l'entendre, ce serait à la tribune. 11 mériterait qu'on fît pour lui seul « un représentatif. »

Je vous ferai adresser de Paris les Lettres sur la Chouannerie de M. de Scé peaux. Je ne crois pas qu'on puisse rien lire de plus merveilleux et de plus touchant. C'est une Iliade chrétienne dont les héros sont un fraudeur de sel , un pauvre mendiant , quel([ues garçons de ferme, que la foi élève tout à coup à une hauteur qui laisse, à mon avis, bien loin en arrière tout ce que l'on connaît de grand , ;\ cause de je ne sais quelle délicatesse d'humilité qui semble ne pas être de la terre. Il y a là quelque chose de plus beau, de plus na'if , de plus épique que la Vendée même.

Quant à la Vie de Buonaparte, par Walter Scott, je ne l'ai pas lue, et j'ai contre elle, je ne sais pourquoi , une sorte de prévention qui m'a empêché jusqu'à présent de chercher l'occasion de la lire. Il faudrait plus qu'un Tacite pour peindre ce César-Tibère. Et puis toutes les questions qui se rattachent aux événements de sa vie! Que peut savoir làdessus, que peut comprendre un Anglais et un protestant?

Il m'est dernièrement tombé sous la main une autre Vie, celle d'Altieri. Quel homme, bon Dieu, et quel orgueil ! Je ne sache pas avoir encore rencontré de caractère qui me soit aussi antipathique. Il me semble que, sur tous les points, c'est le parfait contraste du comte de Maistre. Cet Altieri détestait, de toute sa vilaine âme, la France et les Français. Ce n'estpas sur cette haine que je le juge ; — il était bien le maître de ses atfections (je dis le maître en un sens); — maisonn'imagine pas jusqu'à quel excès de ridicule et d'extravagance ce sentiment l'entraîne quelquefois. II assure bien que, pour rien au monde, il n'aurait voulu savoir notre langue, ce qui ne l'empêche pas de l'appeler : codesta spiacevole e mcsclnna lingua. La langue de Racine et de La Fontaine, de Bossuet et de Fénelon ! Et notez que son style n'est guère que du

français italianisé. Mais en voilà assez sur cet homme qui ne voulait ni des Rois ni de la Révolution. Que voulait-il donc? lui , \ ittorio Alfieri. C'était là son genre humain et sa société. Une autre fois je vous parlerai de nos affaires intérieures. La chute du ministère paraît inévitable. M. de V., se roidit tant qu'il peut contre cette dure nécessité'. 11 ne fera que rendre plus violente la secousse qui le renversera. On disait à Paris, il y a quelques jours, que Peyronnet, Frayssinous et Chabrol avaient remis leur démission. Je n'en crois rien, et je crois encore moins qu'on l'accepte en ce moment. Le roi est à plaindre; il fait grand' pitié.

C'était une houlette qu'il lui fallait, et il l'aura peut-être; mais il est triste, à son âge, de devenir berger.

Le 19 décembre 1827.

Toujours de nouveaux chagrins, des tribulations nouvelles. Eh bien , remerciez-en le bon Dieu, car il n'a point de grâces plus précieuses; ce sont celles que, de toute éternité, il réservait à son fils. Jugeons des choses par leur rapport, non avec ce qui passe, mais avec ce qui ne finira jamais. Le pieux M. Boudon raconte qu'il a connu des personnes qui faisaient dire des messes d'actions de grâces pour la perte d'un procès et autres événements de ce genre, s'étonnant que Dieu les eût jugées dignes d'avoir part à sa croix. Ce trait m'a paru fort touchant. Et , dans la vérité, ce sont les éléments de notre foi; mais on croit plus qu'on ne sent , plus même qu'on ne veut sentir, et c'est le grand mal. Je prends

1. M. de VilU'lo avait d'abord paru dtk;idé à accepter sa défaite et à s'y résigner ; " mais bientôt, dit Vaulabelle, repoussant de toutes ses forces la perspective de sa mort ])olitif|ue, saisissant toutes les chances que pouvait lui présenter encore la division des partis, tendant la main aux hommes de toutes les opinions, ]\I. de Yillèle offrit le triste et commun sjiectacle d'une ambition qui, prés de tomber du faîte de la puissance, propose toutes les concessions, promet tous les sacrifices, prie, menace, implore pour s'y maintenir. " IliU. des Deux Restaurations, 3e éd., tom. vil. page 333.

DK LAMENiNAIS. 31.1

un plaisir extrême à voir cette vie passer comme l'oiseau qu'on entrevoit ii i>eine, et qui ne laisse [)oint de trace dans les airs. Kt quand, après cela, j'arrètcî mes rei^ards sur celte immense éternité, tixe, immobile, vaste comme mon cœur, inépuisable comme ses désirs , je voudrais , je voudrais m élancer dans ses profondeurs. Mais, patience! allons jusqu'au bout; le bout n'est pas loin. Et puis le repos, la joie, l'éternelle vision de tout bien, facie ad faciem !

Ce misérable monde se (hUraque de tous côtés. La Turquie, le Portufi-al, l'Amérique, embrouillent tellement la politique européeinie, que désormais on ne saurait, je crois, se promettre une lonj^ue paix. La Providence semble pousser aveuglément les (Cabinets à des révolutions dont ils ne prévoient pas les conséquences immédiates, et quelquefois diamétralement opposées à ce qu'ils veulent. Voyez la France ; elle craint au delà de tout l'envaliissemenl de la Turquie, et, pour l'en garantir, elle brûle ses Hottes, elle lui déclare en fait la guerre, de concert avec l'Angleterre et la Russie; avec l'Angleterre, qui redoute elle-même l'agrandissement du colosse du Nord, et cpii attire ses armées sur le Danube, qui leur trace le chemin de Constantinople. C'est que l'Angleterre, la Russie, la France, ne sont que des instruments passifs de la seule puissance qui sache, et qui fait servir à ses desseins leur politique étroite et coupable. Elles pourraient délivrer l'Europe de l'opprobre du Croissant, et tirer de là de grands moyens pour ratî'ermir la société qui chancelle. Mais point du tout : le (Croissant, il est vrai, sera abattu par elles et malgré la plupart d'entre elles, mais il tombera sans que rien se relève autour de lui ; il tombera, et sur ses ruines viendront s'accumuler successivement d'autres ruines, jusqu'à ce que Dieu dise : Assez! et alors le monde renaîtra, si toutefois le monde doit renaître.

Ce qui ne renaîtra pas, c'est M. de \illMe. Les médecins en désespèrent, bien ([u'il se cramponne, de toutes les forces de son corps et de son âme, à cette vie ministérielle qui lui échappe. Il est probable qu'il attendra l'ouverture des Chami)res pour quitter, ou plutôt pour être emporté par les JUovatli de la politiciue , comme les pestiférés de Milan. Je

voudrais qu'on écrivît la vie de cet homme, mais sa vie intérieure, si elle pouvait être connue. Ce qui se passe dans ce cœur-là, le mouvement de tant de passions diverses, ce désir effréné de pouvoir et d'argent, ce flux et reflux d'espérances, d'angoisses, ces projets conçus, al)andonnés, repris, abandonnés encore, ces jours laborieux, ces nuits sans sommeil, ces craintes et ces joies également hideuses, ce travail continuel de dissimulation : — quel spectacle, et qu'il en sortirait d'instructions utiles! Ce serait là un bel ouvrage pour occuper les loisirs qu'on ne tardera pas à procurer à M. de Corbière.

Je viens de recevoir une lettre de l'abbé Gerbet, qui partait pourVersailles, où on le pressait de se rendre près du pauvre Mahony, dont la femme était dans un état très-alarmant à la suite d'une couche, heureuse pourtant, à ce qu'il semblait. Je suis fort inquiet, d'après ce que me mande l'abbé Gerbet. Vous serez instruite de l'événement, quel qu'il soit, dès que je le saurai moi-même. Mon Dieu! qu'est-ce que la vie ? Ménagez-vous bien, je vous prie. Je tremble pour tous ceux que j'aime.

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