‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 135 sur 165 · A M. BERRYER · texte numérisé non relu

A M. BERRYER

Le 21 décembre 1827.

Dites-moi, mon cher ami, si l'on voulait se sauver, comme cet homme veut rester ministre, ne serait-ce pas comme si déjà l'on était dans le ciel? Mais on n'a cette volonté que pour l'enfer, l'enfer de ce monde et l'enfer de l'autre ; car je maintiens qu'il n'y a pas là-bas, dans TEmpire ténébreux, de cachot sendjlajjle à ces hôtels si enviés, si désirés, à la porte desquels veillent tous les spectres qu'Énée vit à l'entrée des Royaumes sombres. — Pourquoi donc, M. le président, vous faire tant prier? Allons, un peu déraison... — Mais, au lieu de m' écouter, le voilà qui calcule : une voix, deux voix, dix voix, cinquante voix de minorité ! La plume lui tombe des mains, sa tête s'abaisse sur sa poitrine; une grande pensée

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rabsorhc. l'iiis il ivconniu'iifc à coiniilcr, son tVoiil s"t''i)aiioiiil; il a troiivr imc comljinaison nouvelle, une loi d'attraction iuconiuie justiu'aloi's, qui fera i;ravitei' les Corps législatifs (ce ne sont [tas des Corps célestes) autour de leur centre qui est lui : c'en est fait, le monde ministériel marchera. 11 l'espère un jour, il l'espère deux jours; mais le troisième, adieu la loi, adieu l'attraction, adieu le monde, adieu tout! Et il dit: « — Au moins, sachez bien ({u'après moi plus de soleil; je vous en avertis, ce sera tout au plus s'il vous reste la lune. » Et des milliers de voix de crier: uVive la lune!... ^ous aimons la lune!... Nous voulons la lune!... Qu'on nous donne la lune!... d Et je crois qu'il faudra bien, en eftet, bon gré, mal gré, que le soleil lui fasse place, ce qui serait ti'ès-fàclieux, si nous n'étions pas en hiver. Voilà, mon bon ami, comme va la société, cette société dont j'ai mis dans ma tête d'écrire l'histoire. Au reste, j'ai bien des choses à faire auparavant. Je viens d'achever de nouvelles Réflexions pour V Imitation. Je vais m'occuper d'une Journée chrétienne, et, après cela, j'essaierai d'ajouter deux ou trois petits Dialogues à celui que Saint- Victor vient de se hâter de réimprimer. Je n'ai pas d'autre moyen de sauver une partie de ce qui m'appartient si légitimement, de ce qui, à la lettre, est mon pain.

Et vous, cher, que faites-vous? que dites-vous? que pensez-vous? Vous amusez -vous un peu de ce qui se passe ? Vous effrayez-vous de ce qui se passera ?

Il faut, croyez-moi, en prendre son parti, ou plutôt il faut se souvenir que Dieu seul gouverne ce que les hommes croient gouverner. Je voudrais entendre Rubichon'. Dites-lui mille choses de ma part, et pressez-le de finir son intéressant ouvrage. Je le lui demande au nom d'un sot, au nom du genre humain.

Et, à présent, que vous dirai-je? Que j'appelle sur vous et sur les vôtres mille bénédictions du ciel pendant l'année qui

1 . Ecrivain paradoxal dont l'originalité un peu cherchée a eu , dans le temps, d'assez nombreux admirateurs. Comme Galiani, il traitait volontiers des sujets d'économie politique^ et il aspirait, comme Galiani et Bastiat, à rendre amusante cette science alors peu goûtée.

va s'ouvrir; qn*\io vous prie do m'aimer toujours un peu sous le règne de la lune comme sous le règne du soleil ; de penser à moi de temps en temps, et de m'écrire le plus souvent qu'il vous sera possible. Voilà, cher, mes vœux pour vous, mes désirs pour moi; et puis je vous embrasse tendrement, bien tendrement, je vous assure.

Le 2S décembre 1827.

Votre lettre m'a tout à la fois effrayé et rassuré sur l'accident arrivé à M. de Senfft. Grâce à Dieu, nous n'avons aucune suite fâcheuse à craindre. C'est une chose terrible que ces escaliers où l'on n'y voit point , et pourtant tous nos sages gouvernements d'Europe passent leur temps à les monter et à les descendre à qui mieux mieux; aussi bronchent-ils parfois, et pesamment : mais enfin c'est leur affaire, et, si cela leur plaît, pourquoi me fâcherais-je? Qu'est-ce que cela me fait, à moi ? Il paraît que Mahmoud, à qui je croyais plus de tête, se dispose à céder aux trois Puissances, Cela n'empêche pas que la dernière heure de son empire ne soit venue. Les difficultés du partage peuvent encore lui laisser quelque ombre d'existence pendant quelque temps; mais la force des choses amènera bientôt sa dissolution inévitable. Bien d'autres événements se préparent. Toute la prudence des Cabinets, toute leur politique consiste à éluder les difficultés. Cependant elles restent, elles s'accumulent, et lorsque le temps viendra prochainement les résoudre toutes ensemble , on verra un beau tapage. Dans tout cela, M, de Villèle ne voit que son portefeuille sur lequel il a résolu de mourir. Il le serre entre ses mains tremblantes, et sans foi dans l'avenir, sans espérance, il s'acharne sur le pouvoir qui va lui échapper, et s'en repaît avec une sorte d'amour convulsif. Je n'ai point lu Foscarini. De qui est-ce * ? La littérature italienne tend à prendre dans le

1. Foscarini est le chef-d'œuvre tragique du poëte Niceolini.

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Nord uiu' diiTclion (jui pnurni hiroiiouvclci'. \.v Midi l;ui;;iiit encore, mais le mouvement gagnera, et si, au lieu de s'en emparer, on essaie de l'arrêter par la force , il deviendra souverainement hostile et dangereux. Une des choses qui m'étonnentle plus, c'est rimpuissaiice où les gouvernements paraissent être partout de comprendre leurs vrais intérêts. J'ai voulu lire Jacopo Ort'tz, dont l'auteur ' vient de mourir près de Londres. Ce n'est qu'une copie de Werther, genre que je n'aime pas , et qui appartient fondamentalement à un système il'idées destructives. Monti préférait le Purgatoire im\ doux autres parties du grand poëme de Dante. Les derniers chants du Paradi<s me paraissent encore supérieurs. C'est quelque chose de ravissant. Je vous recommande aussi Pétrarque; il est quelquefois obscur, recherché, alaml)iqué: mais le reste est d'une poésie merveilleusement belle et touchante. Je lis en ce moment Villani. Il a la simplicité de nos vieux Mémoires, mais il n'en a pas la grâce , l'esprit naïf et le charme. 11 est singulier que la prose italienne n'ait jamais pu prendre, dans aucun ouvrage, un caractère original et marqué. Machiavel lui-même est terne , sans éloquence , sans force et sans imagination de style. Dans un tout autre genre, le P. Liguori, si estimé pour son élégance toscane, est encore plus faible. Je le trouve ennuyeux à périr. En parlant des prosateurs , j'oubliais Boccace; mais c'est qu'à peine peut-on le nommer, et son mérite, d'ailleurs, tient plus à la pureté du langage, et aune sorte de naturel dans le dialogue, — mais naturel vulgaire et commun, — qu'à aucune qualité élevée.

Vous ne me dites rien de votre santé , mais puisque vous êtes gaie , j'en conclus qu'elle est meilleure, et je vous conjure de bien ménager ce mieux-là. Pour moi, j'ai de nouveau perdu le sommeil, qui a été remplacé par une petite fièvre, laquelle m'agite une partie de la nuit. Qu'y faire? Pi'endre patience; voilà le meilleur remède. J'ai voulu dire la messe de minuit ; à la troisième, je me trouvai mal, et je craignis bien de ne pouvoir l'achever. Heureusement j'en vins à bout, et cela n'a pas eu de suite.

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