LIVRE TROISIÈME
LeSjanvier IS28.
Ce n'est pas une petite chose qu'un 7 transformé en 8, et il ne faut pas beaucoup de ces transformations-là pour amener le terme (le la pauvre vie humaine, de sorte que je comprends la joie des honmies au commencement d'une nouvelle année : ils sont plus près de la délivrance. Je n'assure pas que ce soit précisément là l'idée qui les occupe ; mais on peut toujours le croire provisoirement, pour leur honneur.
Votre dernière lettre, écrite à deux fois, portait les dates du 12 et du 15. Le bon Dieu venait d'accorder à notre cher comte un succès qui le consolait un peu de tant de contradictions et de tant de chagrins que vous éprouvez depuis ongtemps. J'en remercie la Providence. Ici tout va de mal en pis. Vous ne vous représentez pas les forces que la Révolution a prises sous le ministère dont les funérailles s'apprêtent. Elle parle tout haut, et elle annonce ses projets sans déguisement. Le protestantisme et le duc d'Orléans, voilà ce qu'elle veut; mais elle se plaint de la lâcheté de celui-ci, ce qui fait que plusieurs tournent les yeux du côté du prince d'Orange, tandis que d'autres préféreraient un Président électif, à la façon des États-Unis. L'essentiel pour tous est l'abolition de la Religion catholique. On verra plus tard si j'ai eu raison, et si, en publiant mon dernier écrit, j'étais préoc- I. •>{
cupé de vaines alarmes. Le temps n'est peut-être pas loin où il faudra parler de nouveau. J'attends, et, en attendant, je prie Dieu qu'il me donne les lumières et la force nécessaires. On dort toujours, et plus que jamais, là où l'on devrait veiller sans cesse. J'ai pris mon parti, depuis six mois, de ne plus essayer d'interrompre ce sommeil. Le caractère de cette époque est l'aveuglement et l'inaction de la peur. On s'abandonne les yeux fermés au fleuve qui emporte tout. Les plus longues prévoyances ne s'étendent pas au delà de quelques jours. On compte chaque soir ses baïonnettes, et l'on dit : « Je puis être tranquille jusfju'à demain, » sans songer qu'il faut des bras pour manier ces baïonnettes, des têtes pour conduire ces bras, et que c'est dans les têtes, dans les esprits, dans les intelligences qu'est la Révolution, et non pas ailleurs. \ oilà pourquoi elle craint peu les arsenaux, qui deviendront les siens au moment décisif. Ses calculs sont très-justes, excepté sur un point. Elle fera, presque sans résistance, tous les changements politiques qui lui conviendront, parce que, dans cet ordre de choses, la vraie force, la force morale est de son côté ; mais ce qu'elle ignore profondément, parce qu'elle ne comprend pas la Foi, c'est que la Religion a aussi une force du même genre et bien plus puissante; de sorte que, dans la lutte qu'elle engagera contre celle-ci, elle n'aura que la violence à opposer à des croyances indestructibles; ce qui fait qu'elle sera vaincue par le Christianisme, par la même raison qu'elle vaincra de toute nécessité les gouvernements, aujourd'hui purement matériels, de notre triste Europe. Le prince qui envisagerait l'avenir sous ce point de vue, le seul vrai, aurait une belle mission à remplir. Mais Dieu ne veut pas.
Vous jugez bien que tout le monde attend le 5 février avec impatience. On ne sait encore si M. de \illèle se résoudra à affronter le commencement de la session nouvelle. Peut-être ne le sait-il pas lui-même. Corbière doit être à Rennes'. On le dit malade et décidé àrenoncer aux affaires.
] . Les journaux annoncèrent, le 26 décembre, le départ de M. de Corbière pour la Bretagne. Ce départ fit croire que le ministère nouveau était
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Il ciiipoilria (If cnicls siMivrilirs, s'il est susceptibit» de vcniords. L'K{,'lisc n'avait pas eu, depuis ce qu'on appelle la Hostauration, de persécuteur plus ardent et plus oj)iniâtre. dépendant Krayssinous lui a lait encore plus de mal. Il y a des destinées qui font t'réniir : eelli^ de ce prélat est du nombre.
L'accord des puissances pour livrer le Portujj^al à l'Anf^leterre et don Mig:uel à la Révolution, serait ((uei({ue chose de prodij^ieux, si nous n'étions pas accoutumés à de pareils spectacles. Une force secrète et insurmontable pousse de tous côtés à la ruine, il n'y a plus que deux choses à lire, le Mo- 72itcuret les Prophètes.
Vous ai-je dit que M""» O'Mahony était sauvée? On craignait pour elle une fièvre pernicieuse, qui tue quelquefois dès le premier accès. Sa famille, mandée en toute hàtc, a versé près de Versailles. Le père a été très -maltraité, au point de donner de vives inquiétudes. Maintenant il n'y a plus qu'à se réjouir : tout le monde est guéri. Voilà un bel exemple pour la comtesse Louise. J'espère qu'elle en profitera le printemps prochain. C'est le dernier répit que je lui accorde.
Savez-vousce qu'est devenu le pauvre abbé L '?Je n'ai
pas entendu dire qu'il ait paru à Paris. J'y ai connu autrefois la marquise de P***, qui habite, je crois, les environs de Pignerol. Cette pauvre femme avait été fort malheureuse par ses fils. La connaissez-vous? et que dites-vous d'elle? Nous avons été, dans le temps, un peu trompés de compagnie.
.Mille vœux et mille amitiés. Entrons courageusement dans l'année qui s'ouvre devant nous. Le chemin est mauvais, mais la Croix nous guidera : à sa suite, que pouvonsnous craindre?
constitué. Mais il y avait encore lutte, — d'une part entre M. de Chabrol, chargé de composer le nouveau cabinet, et Charles X, qui rayait obstinément des listes pi'ésentées à sa signature les noms des royalistes de l'opposition, tels que MM. de Chateaubriand et La Bourdonnaie; — de l'autre, entre M. de Yillèle, qui dirigeait les choix de M. de Chabrol, et les amis personnels du Roi, qu'il entendait bien écarter de toute combinaison ministérielle, afin de conserver sur le monarque une influence dont il attendait sans doute, pour l'avenir, sa résurrection politique. 1 . L'abbé de Lowenbruck .
A la Chênaie, le 7 jaûTier 1828.
Je crois, monsieur le marquis, que vous devez être content de la persévérance de M. de Villèle, et pourtant il n'y a pas d'apparence que ce soit pour lui qu'il a été dit : Quiperseveravcrit usque in fineni, hic salvus erit. Son jugement est prononcé, il est sans appel ; et voilà ce que toute la France ne peut parvenir à lui persuader : à moins cependant qu'il n'ait mis dans sa tête d'être solennellement exécuté par les Chambres, auquel cas il n'y aurait rien à dire; il ne faut pas disputer des goûts.
Seulement, on pourrait s'étonner que le roi consente à cette fantaisie de son ministre; car, je vous demande un peu, quel bonheur pour la Royauté de s'entendre dire : (( 11 « vous plaît de garder M. de Villèle ; nous en sommes fâchés, (( mais il nous plaît, à nous, de le renvoyer, et il s'en ira, « attendu que vous avez bien le droit de nous gouverner, <( mais avec des gens de notre choix ; vous avez bien le droit (( de prendre des conseils, mais à la condition toute simple (( et toute naturelle qu'on ne vous conseillera que ce que (c nous voudrons, car, en bons et fidèles sujets, nous avons (c infiniment à cœur d'être toujours d'accord avec vous, ce (( qui n'arrivera jamais plus sûrement que quand notre voce lonté sera la vôtre ' . » On ne saurait nier que ce compliment
1 . Ce passage ironique rappelle l'épigramme de Rochester sur les Communes du temps de Charles II. Le poëte suppose une pétition déposée par la Chambre aux pieds du monarque. Elle est ainsi conçue :
lu ail humility, we crave Our soveraign may be oiir slave; And hiimbly beg that he may be Betray'd by us most loyally.
And if he please once to lay down Hls scepter, dignity, and crown, ■We'll make him, for the finie to corne The greatest prince in Christendom.
En toute humilité nous aspirons — A faire de notre roi notre esclave ; — Et liumlplempnt lui demandons — De se laisser très-loyalement trahir :
no soit tr('s-conslitiitionnol ; mais si j'avais l'honnour de m'appcUT Charles X, je n'en serais pas assez llattV' pour faire naître l'occasion de le recevoir. Chacun a ses idées, et il est vrai que ce n'est pas trop la peine d'être délicats sur certaines choses; d'ailleurs, la Révohition est reine aussi. Elle le sera bientôt toute seule, si l'on en jupe par ce ([ui se dit et par ce qui se fait. Nous approchons de grands événements. Je ne serais pas surpris que la guerre contre l'Église ne commençât dès cette saison ; du moins elle ne peut tarder beaucoup. On nous demandera des déclarations, des signatures, des serments, enfin que sais-je? le tout pour être refusé; après quoi on déclarera que la « Religion romaine » est incompatible avec la Charte et les libertés publiques, et l'on s'occupera de former un clergé national ou gallican. On lui livrera les évêchés, les églises, les presbytères, les séminaires, les écoles. Tout ce qu'il y a d'impie en France le soutiendra en le méprisant. Les prêtres rowio/«.9 ne laisseront pas de continuer leurs fonctions, parce qu'il ne leur est pas permis de les abandonner en conscience. On dira qu'ils détournent le peuple de l'obéissance aux lois, et l'on en fera de sanglantes contre eux. Voilà ce que nous sonmies destinés à voir, et bien d'autres choses encore. Je ne parle pas des changements purement politiques, on les devine assez. Que nous ayons le duc d'Orléans, le prince d'Orange, ou un auguste Président, Il la manière des États-Unis, la guerre extérieure est inévitable ; pour la faire , il faudra de l'argent : où en prendrat-on? Où on en trouvera. Je ne dis pas que l'on confisque, mais on empruntera, sans intérêts, à perpétuité. Vous trouvez peut-être, monsieur le marquis, mes prévoyances bien noires; je suis sûr cependant qu'elles ne diffèrent pas beau-
— Que s'il lui plaît une fois de déposer — Son sceptre, sa dignité, sa couronne, — Nous ferons de lui, pour le temps à venir, — Le plus grand prince de la Chi-étienté.
A cette requête supposée, Eochester suppose aussi la réponse du Roi :
Charles, at this time, having no need, Thanks you as mucb as if he did.
Charles, en ce moment, n'ayant besoin de rien, — Vous remercie tout comme s'il en était autrement
coup (les vôtres. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes raisonnables s'attendent à de nouvelles calamités. 11 y a longtemps que, pour eux, l'époque seule est incertaine. Le mal a creusé en dessous pendant le ministère qui va finir; maintenant Tescarre tombe, et l'on aperçoit la plaie : de là l'étonnement des niais et la frayeur universelle. Mais ne croyez pas que cela dure. Qu'un homme de leur goût et de leur confiance, « un homme d'État, » comme nous en avons, vienne leur dire : « Soyez tranquilles ! » ils seront tranquilles autant que jamais.
Quelque chose qui arrive, j'espère, monsieur le marquis, que Dieu veillera sur vous et les vôtres, et c'est ce que je lui demande de tout mon cœur. Tous les vœux sont renfermés dans celui-là. Permettez - moi d'y joindre l'expression des sentiments d'amitié et de respect que je vous ai voués.