Malestroit
Dli LAMENNAIS. 397
Le 2 octobre 1828.
Hélas! oui, je ne sais que trop coml)ien votre position est pénible dans cette triste ville! Souffrances de tous côtés, et si peu de choses qui soulagent! Mais enfin, Dieu vous veut là, au moins momentanément. Pourquoi? 11 le sait. Pour nous, croyons de tout notre cœur, croyo»* sans hésiter qu'alors qu'il nous éprouve, c'est toujours dans des vues de bonté et de miséricorde. Le temps viendra où nous le verrons clairement. Jusque-là , souvenons-nous du mot de l'Apôtre : Le juste vit de foi; et ne cherchons point ici-bas une autre vie, car nous la chercherions en vain , Vous avez vu dans les journaux où en est l'affaire des ordonnances. Il y avait eu comme un miracle de la Providence pour mettre un peu d'union parmi les évoques, et inspirer à la faiblesse même quelque fermeté. Prêtres, laïques, tous à l'envi repoussaient avec un courage inespérable les premières tentatives de schisme, quand voilà qu'on annonce je ne sais quelle lettre du cardinal Bernetti ', qui engage les évoques à « se confier en la piété du Roi, » comme si en France il y avait un Roi, comme s'il pouvait rien sur rien, comme si « la piété du Roi d empêchait les ordonnances d'être destructives de la Religion, attentatoires aux droits divins de l'Église, ty-
L La mission de M. Lasagni, dont nous avons parlé dans une des notes précédentes, porta tous les fruits qu'on en attendait. Le cardinal Bernetti, son ancien condisciple, l'appuya de toute sou influence, et, le 25 septembre, " quand, dit Vaulabelle, les journaux religieux se raillaient de l'impuissance du gouvernement à vaincre la l'ésistance des évèques, le cardinal de Latil adressait à tous ces prélats la communication suivante :
" Monseigneur, le Koi ayant daigné me faire communiquer les réponses de Rome relatives aux ordonnances du 16 juin, et m"ayaut invité à vous en donner connaissance, j'ai l'honneur de vous informer que S. S., persuadée du dévouement sans réserve des évêques de France pour S. M., ainsi que de leur amour pour la paix et pour tous les autres véritables intérêts de notre sainte religion, a fait répondre que " les évêques doivent se confier à la " sagesse du Roi pour Texécution des ordonnances, et marcher d'accord " avec le trône. " — Hisl. des deux Restauralions, 3^ édit., tom. VII, p. 454.
raiiniqiios, impies, etc.; comme s'il était question de réprimer le zèle exagéré du clergé dans un cas douteux ; comme si on s'étonnait qu'il osât résister aux ordres de la Révolution et défendre la Foi contre elle; comme s'il n'avait plus qu'à reconnaître le patriarcat du Constitutionnel ou du Courrier! ie ne crois pas que, depuis des siècles, un aussi grand scandale ait été donné; et combien les suites peuvent en être funestes! Rome, Rome, oii es-tu donc? Qu'est devenue cette voix qui soutenait les faibles, réveillait les endormis ? cette parole qui parcourait le monde, pour donner à tous, dans les grands dangers, la force de combattre ou celle de mourir? A présent, on ne sait que dire : «Cédez! » Aussi, déjà, plusieurs évêques, qui n'avaient pas osé se séparer des autres, s'empressent-ils, dit-on, de faire agréer leur obéissance. Que deviendra la Religion, si on se précipite sur cette pente, si on s'en tient aux lâches conseils de S. E. Bernetti ? Croit-il donc, cet homme, que la Révolution va s'arrêter? Croit-il que ses desseins n'aillent pas au delà de ce qu'elle a obtenu jusqu'ici? Ou s'imagine-t-il qu'on lui résistera plus aisément lorsqu'on lui aura donné des gages infâmes de servilité, qui tripleront sa confiance et son audace? Encore une fois, où en sonmies-nous? Si la perte nous vient d'où l'on devait attendre le salut, que reste-t-il à faire, sinon ce que disait le Prophète : Elongavi fugiens, et mansi in solitudine?
Je ne saurais vous parler d'autre chose aujourd'hui; j'ai l'âme trop pleine de ce que je vois et de ce que je prévois. Priez, priez pour l'Église! sans doute, elle ne périra pas; sans doute. Dieu qui la protège est plus fort que ne sont faibles ceux qu'il a chargés de la défendre. Mais pourquoi faut-il qu'on soit obligé de se redire cela si souvent, si amèrement? Hélas! hélas! je finis comme j'ai commencé : Vivons de foi !
DI< LAMKXNAIS. 399
A a Chênaie, le 9 octobre 1828.
Dites-moi, je vous prie, monsieur le marquis, si j'ai reçu liier une lettre de vous.\oici le fait : J'étais oeeu|)é ; on m'apporte de ninan plusieurs paquets ; je crois reconnaître sur l'un d'eux votre écriture; je le mets à part comme le plus précieux, et puis, un quart d'heure après, quelque recherche ([ue j'aie pu faire, il m'a été imi)0ssible de le retrouver. Je ne comprends absolument rien à cette disparition qui me désole. Plaignez-moi, et croyez bien qu'un semblable accident n'arrivera pas deux fois. Outre le plaisir, toujours si grand, de vous lire, je regrette encore les faits que vous m'auriez appris. On est aujourd'hui plus f[ue jamais avide de savoir ce qui se passe, car les circonstances deviennent plus graves de jour en jour. Il n'y a guère dans le monde que Mgr Bernetti qui, sur ce qui se fait, puisse dire : Amen. Si vous vous en souvenez, nous cherchions des hommes; en voilà un d'une terrible force. Ne croirait-on pas rêver? Pour moi, je me tàte dix fois par jour pour me convaincre que je ne dors pas; et pourtant dormir vaudrait mieux peut-être. Voyez un peu l'état de notre pauvre globe : la Russie se lançant de tout son poids sur la Turquie, et se cassant le nez à terre; l'Autriche remuant ses lourdes masses pour aider .Mahmoud, ou pour partager ses dépouilles ; en Irlande, les catholiques massacrés par les protestants; l'Amérique en feu d'un bout à l'autre; l'auguste empereur de la Chine embarrassé par des révoltes, dont nous ne nous soucions guère à la vérité; et enfin, que sais-je? la Révolution qui esta notre porte, à laquelle nous n'échapperons point, non plus qu'à la persécution religieuse, qui commence dans les gazettes et qui finira sur les échafauds. Je vous avoue que ce grand spectacle commence à me fatiguer extrêmement. Je suis las de limbécillité et de la férocité humaines, et je donnerais pour bien peu de chose, je vous jure, rois, peuples, ministres, etc., y compris MM. de Martignac, Portalis et Vatimesnil. II sera curieux de
voir plus tard ce que deviendront ces courtisans du crime. Je les recommande à Charles X, la première fois qu'il lui arrivera de songer^. Mais le pauvre homme ne songe pas, il rêve. Gare le réveil! La promenade sentimentale qu'on vient de lui faire faire aura eu au moins cette utilité de l'exercer aux voyages; et cela est toujours bon, car on ne manquera pas, d'ici à peu de temps, de lui faire voir bien du pays. Vous avez dans celui que j'habite, monsieur le marquis, une personne qui vous est dévouée avec autant de respect que de tendresse.
Le 16 octobre 1828.
Que je vous remercie, mon cher et respectable ami, de l'aimable préférence que vous m'avez accordée en m'annonçantune des choses qui pouvaient me causer le plus de joie. Je ne doutais pas que la Providence ne mêlât bientôt quelque grande consolation aux amertumes par lesquelles elle a voulu d'abord éprouver votre patience et perfectionner vos vertus. Il sutiit, avec elle, de croire et d'attendre. Je forme les vœux les plus ardents pour que vous trouviez tous, dans l'avenir qui se prépare, ce bonheur qui, bien que toujours imparfait sur la terre, est encore néanmoins un bienfait de Dieu, et comme une image de sa grâce dans l'ordre terrestre.
J'ai maintenant trop peu de relations à Paris pour être en état de vous mander quelf[ues particularités intéressantes. 11 y a d'ailleurs aujourdhui dans toutes les âmes une sorte d'abattement qui tue la curiosité même. Jamais je n'entendis moins parler de politique. On laisse couler le temps sans se demander ce qu'il nous apportera. Le mépris pour les hommes qui gouvernent est si profond, qu'il a éteint jusqu'à la haine. On sent que ce qui est ne durera pas ; qu'une catastrophe est nécessaire, prochaine, inévitable; qu'elle entraînera des maux sans nombre, et néanmoins je ne vois de
1. Allusion au Songe de Clovis, poëme déjà mentionné de M. de Coriolis.
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ci'iiinU' nullo part. (Juiù qu'il en arrive ou sera soulagé, car ce sera autre chose : voilà où nous en sommes. L'orgueil moscovite, humiii»' devant Schoumla, la fuite du {^jéant déguenillé, la Grèce, l'Angleterre, le Portugal, l'Espagne, tout ce qui se passe de si remarquable dans ces malheureuses contrées, n'excite pas le moindre intérêt. Mais un pareil ('tat ne saurait être durable, et de ce calme sinistre sortiront tôt ou tard d'att'reuses tempêtes.
Nos affaires ecclésiastiques sont dans une sorte de stagnation. Les ministres, aidés de Mgr Bernctti, travaillent les évoques individuellement. Quelques-uns cèdent, les autres résistent '. On atteindra de cette manière la session, et alors il y aura un grand pas en avant. Pour moi, vous savez ma devise : QuodfaciSffac citiùs. Je les défie d'aller plus vite que mes désirs.
Je vous manderai l'époque de mon changement de demeure. Elle n'est pas encore fixée. Les réparations retardent. Les choses vont d'ailleurs, grâce à Dieu, d'une façon qui passe, et de bien loin, toutes mes espérances. Priez, je vous en supplie, pour que Dieu continue de nous bénir. Je demande la même grâce à M"^« de Senfft et à la comtesse Louise, à qui je vous prie de faire agréer mille tendres respects.Vous savez, cher ami, combien mon cœur vous est dévoué ; mais j'aime à vous le redire.
1. 11 n'y eut de résistance marquée et remarquée que celle du cardinal de Clermont-Tonnerre, signataire de la Protestation des évèques. Invité à transmettre au ministre des affaires ecclésiastiques les renseignements exigés par les ordonnances du 16 juin, l'orgueilleux prélat répondit en ces termes :
Monseipieur, — la devise de ma famille, qui lui a été donnée, en H20, par Caliite II, est celle-ci: Eliamsi omnes, ego non. C'est aussi celle de ma conscience.
J'ai l'honueur d'être, avec la respectueuse considératiou qui est due au ministre du Roi,
A. J,, cardinal, archevêque de Toulouse.
iO'2 CORRESPONDANCE
Le 24 octobre 1828.
Je conçois tous les embarras que vous donne cette maladie inopinée. C'est bien dommage que Mgr Bernetti ne soit pas à Turin, lui qui a des remèdes pour tous les maux et des baumes pour toutes les blessures : nous vous le céderions bien volontiers. Cet hommt'-là nous est apparu comme un mauvais génie, pour détruire ce que Dieu avait miraculeusement opéré dans l'épiscopat. Il a dit à la faiblesse : « — Pourquoi ne plies-tu pas ? » et la faiblesse se l'est tenu pour dit. L'archevêque de Reims' s'est hâté naturellement de donner l'exemple de la lâcheté, et les imitateurs l'ont suivi enfouie; ils n'attendaient que le premier signal. La conséquence est que le ministère, plus fort par la division qu'il a semée parmi les évêques, presse aussi plus vivement l'exécution des ordonnances, et je ne doute pas maintenant qu'il ne se porte, dans les diocèses où on résistera, aux dernières extrémités. Cela ne change rien aux devoirs, mais cela changera beaucoup à la conduite; et voilà ce que produit l'infâme prévarication d'un laïque- à calotte ou à bonnet rouge, comme vous voudrez. Les expressions manquent pour peindre ce que l'on éprouve à cette pensée. Oi^i en sommes-nous? et à quoi donc faut-il s'attendre? Je n'avais encore rien vu de si effrayant. Et l'on parlera de la sagesse, de l'habileté de ces gens-là! Ce qu'il y a tout ensemble de plus imbécile , de plus niais, de plus sot et de plus vil dans la race humaine est au-dessus d'eux. La tête tourne dès qu'on regarde dans cet abîme de bêtise et de lâcheté. 0 mon Dieu! et votre Église, l'abandonnerez-vous donc? Gardons-nous de le croire; non, elle subsistera, et malgré les Bernetti et malgré ceux qui lui ressemblent; elle sortira, vivante et glorieuse, de l'océan de boue dans lequel la poussent leurs mains sacrilèges.