‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 157 sur 165 · M. de Vitrolles, établi à Florence · texte numérisé non relu

M. de Vitrolles, établi à Florence

prendre, et, quelque flexibilité qu'on ait dans l'esprit et le caractère, cela coûte toujours au commencement. Ce qui lui manquera le plus, je crois, ce sera une société selon son goût, ^ous autres Français, nous sommes habitués à quelque chose de plus sérieux et de plus substantiel que ce qui occupe en général les Italiens, sous leurs gouvernements tranquilles, mais soupçonneux et faciles à s'alarmer de tout ce qui ressemble à la réflexion, au moins sur certaines matières. Ils aiment mieux entendre chanter que parler ; c'est à peu près toute leur politique. Je n'ai pas, en vérité, le courage de vous rien dire de la nôtre. Elle devient, chaque jour, et plus plate et plus oppressive. C'est l'ennuyeux et long enterrement de toute raison et de toute justice divine et humaine. Il n'est que trop clair qu'un pareil état de choses ne saurait durer. Tout le monde le voit, tout le monde le dit, et je ne trouve personne pour qui l'attente d'une crise ne soit une espèce de soulagement. Voilà où nous en sommes, et le résultat final de quatorze années de « Restauration. »

Le 7 novembre 1828.

Je viens de lire dans les journaux que le comte de Neipperg* était à la dernière extrémité. Je conçois tout ce que cette longue maladie a dû vous donner de soins et d'embarras de toute sorte. De mon côté, je suis e\lrémement inquiet d'un jeune homme que j'ai fait transporter de la Chênaie à Dinan, et qui est atteint d'une fièvre muqueuse. Le médecin le croyait hors de danger, il y a deux jours; de nouveaux accidents ont reparu, et le médecin déclare qu'il ne peut encore rien prononcer. Cela est bien pénible en soi, et à cause de la famille, qui habite Nancy, où le père, ancien émigré,

1. Le successeur que Marie-Louise avait donné à Napoléon. M. deSenfft était accrédité auprès d'elle comme représentant de l'Auvriche, C'est ains' qu'il faut comprendre les <• soins ", les « embarras » dont parle Lamennais

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est conseiller à la cour royale. Enfin, voilà la vie telle que Dieu veut que nous la supportions.

Lesaflaircs de notre pauvre L^j^Iise continuent d Titre à peu près dans le même état. (Jn attaque les évC-qucs en détail ; quelques-uns plient, d'autres résistent, et l'on ne sait pas encore jusqu'à (|iu'l point on portera contre eux la violence. Feutrier et Vatiniesiiil sont au nombre des pires dans le Conseil : ces deux hommes ont faim et soif de persécution '.Vous savez combien j'ai toujours détesté cette race bâtarde, ambitieuse et lâche. A présent on peut savoir, par l'expérience, ce que valent tous ces chrétiens ministériels, sur lesquels s'appuyaient les pauvres J Ils ont commencé par poursuivre ce qu'on appelait « les ultramontains, » et on applaudissait, et ceux qui api)laudissaient ont eu leur tour, et, depuis (juil s'agit d'eux, ils n'applaudissent plus. Ainsi va le monde. Ne croyez pourtant pas qu'on se soit éclairé sur le fond des choses : pas le moins du monde, je vous le jure. S'il n'y avait pas cette imbécillité parfaite dans toutes ses dimensions, et pour ainsi dire cubique, on mourrait d'horreur: le ridicule soulage. Je ne crois pourtant pas qu'on ait moins ri, à aucune époque, en France. 11 nous faut une révolution pour ranimer un peu la gaieté; et ne prenez pas ceci pour une plaisanterie. 11 y a tant de dégoût au fond des âmes, qu'on aimerait mieux une Convention, et je ne sais quoi, que l'état présent. Le libéralisme pousse le ministère; il demande à grands cris des destitutions : il en obtiendra. L'opposition catholique aux ordonnances avait rendu une sorte

1. La nomination de M. de Yatimesnil, connu jadis par ses violences royalistes, avait suscité les réclamations do tout le parti libéral, y compris le Journal des Débats, qui le sij^nalait comme ■' alBlié aux Congrégations, imbu de leurs doctrines mystérieuses. » Mais, à la surprise générale, M. de Yatimesnil inaugura son entrée en fonctions, comme grand maître de l'Université , par une circulaire et des actes qui étaient à son passé le plus complet démenti. 11 prêchait, en toute occasion, le " respect de la liberté de conscience, et l'amour des libertés nationales. <• Après le premier étonnement , ces palinodies ministérielles furent acceptées, avec une ironie dédaigneuse , par les organes de l'opinion publique. " Décidément , disait " l'un d'eux , Montaigne a raison : — •• Il n'y a rien de plus divers et de i< plus ondoyant que l'homme. ••

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de vigueur et de mouvemenl aux esprits. On s'est vite empressé d'étouffer cela. Il semble que là aussi on ait peur de la vie : c'est fort rassurant pour Tavenir. Je sais bien, au reste, qu'il faut, dans les desseins de Dieu, que les choses se passent ainsi; je le sais, et je le dirai ; mais qu'il est terrible d'accomplir, en ce sens, les desseins de la Providence ! Il fallait que le Christ souffrit ; sans doute, Pilate, Caïphe, Judas même étaient des instruments divins nécessaires au salut du monde : le monde fut sauvé; il devait l'être; il était résolu qu'il le serait. Mais Judas, oîi est-il? Au fond du dernier cercle, entre les bras de Satan, qui, de sa bouche horrible et sanglante, lui rend le baiser qu'il a donné à son Maître'.

Mon âme est triste, mais calme pourtant. Ce qui viendra, ce qui approche, on le voit, on le touche avec la main, et involontairement on frissonne ; mais un peu au delà, cette lumière soudaine, ce triomphe fmal, ce réveil de Dieu!

Le 14 novembre 1828.

Comment pouvez-vous penser qu'aucune autre raison que le devoir ait déterminé mon retour en France? Où aurais-je pu trouver jamais plus de tout ce qui retient, qu'au milieu de vous, dont l'inappréciable affection me console de tant de choses pénibles qui remplissent ma vie depuis longtemps? II fallait revenir, il fallait travailler à l'œuvre à laquelle j'ai dé-

1. Dante. Inferno. Voici le texte auquel Lamennais fait allusion :

19. — Daogni bocca deroiupea co'denti Un peccatore a guisa di maciulla.

21. — Quel!" anima lassii, che ha maggior pena, Disse' 1 Maestro, è Giuda Scariotto...

[Canto Irentesimo quarto.)

De chaque bouche, avec les dents, comme broie la maque, un pécheur

il broyait

— Cette âme qui, en haut, souffre la plus grande peine, dit mon Maître,

«st Judas Iscariote

' Trad. Lamennait.^i

Dr, l,AMi;.\N.VIS. 409

voué ce qui nif reste de jours, cl (jUf Dieu semble Iténir d'une façon toute singulière. J'espère, je crois qu'un grand bien se fera: j'en vois déjà les germes; le temps les développera. Ce ne sera, au plus tôt , que dans trois semainesque j'irai

à M *. Je veux, avant de partir, achever mon ouvrage,

qu'ont retardé mille ol mille occupations diverses. Il étonnera beaucoup de gens, et déplaira, je m'y attends, à presque tout le monde. Mais j'ai dit ce que je crois vrai, ce qu'il m'est impossible de ne pas croire vrai, et cela suffit à ma conscience. J'y combats à peu près tout le monde : libéraux, royalistes, princes, ministres, et je ne crains que trop qu'un avenir prochain ne justifie ce que je leur annonce. Il n'y a plus rien à ménager dans ces temps de dissolution universelle. La société entière n'en peut plus. A quoi bon flatter cet agonisant? Je lui dis qu'il mourra, mais je lui montre plus loin une résurrection possible, et que les désordres, les calamités, inévitables désormais, serviront à hâter, selon les lois de la Providence. Je partage toutes vos prévisions sur le sort qui menace l'Europe. A ne parler qu'humainement, c'est le hasard aujourd'hui qui gouverne le monde. Je vois ici et là des espèces de mains, mais nulle part des rênes. Les plus habiles n'ont et ne peuvent avoir qu'une politique du moment, et encore toute fausse dans ses bases. Plus je vais, plus je me persuade qu'aucun bien ne saurait désormais s'opérer que par de grandes catastrophes. Une immense liberté est indispensable pour que les vérités qui sauveront le monde, s'il doit être sauvé, se développent comme elles le doivent; et les souverains jugent, avec raison, que cette liberté les tuerait à l'instant même. Ils luttent donc contre elle de toutes leurs forces, et niaisement dans les formes et dans les détails; mais le besoin qu'en a la société est trop grand, pour qu'ils luttent longtemps avec succès. Qu'en résultera-t-il? La force irrésistible qui les aurait emportés les brisera.

Les choses languissent un peu relativement à l'exécution des ordonnances. On ira ainsi jusqu'à la session, qui déterminera de nouveaux pas dans la route où l'on est entré. Je

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