A I. A MÊME
A la Chênaie, le 4 juillet 1819.
Voici une très-bonne journée, mon excellente amie : une lettre de vous, une de mon père, une de M"'' de Tremereuc, une de M. de Rumedon. Les Feuillantines font encore les plus douces joies de la Chênaie. Quel dommage qu'il y ait cent lieues entre nous deux ! Je passe ici mon temps à peu près à rien faire. M. Genoude * fait un herbier, à ce qu'il dit ; moi je crois que c'est une manière honnête de s'arranger pour ne pas manquer de tisanes cet hiver. Le pauvre gar-
1. Depuis directeur de la Gazette de France, et une des individualités les plus notables du parti légitimiste.
ron a i'U'' bien iiiallicuroux, ces jours derniers : l'orage lui dérange l'estomac, il prétend ([ue c'est un ettet de l'électricité. Ce que c'est que la science! Théodore a aussi de petits embarras. 11 s'est laissé dire que les serpents fraient avec les anguilles. Je ne sais pas bien ce qui en résulte, mais ce doit être un animal fort dangereux; car depuis que le chevalier de ces dames s'est laissé dire cela, il ne se croit plus en sûreté au l)ord de l'étang. Il a acquis de plus chez M. Crâné, marchand de soieries, de grandes connaissances astronomiques. Hier, me promenant après soupe, je crus apercevoir une fort belle comètcî. Tout le monde fut de mon avis, et l'on convint (jue c'était en etï'et une comète ; mais qu'est-ce qu'une comète? le savez-vous? Lue comète est un rayon du soleil, et voilà pourquoi on la voit; au bout de quelque temps, le soleil rallire à lui son rayon, et voilà pourquoi on ne la voit plus. Ce qui a surtout frappé Théodore dans ma comète, vraie ou prétendue, c'est qu'elle a la queue en l'air. Cela dérange tout à fait son astronomie. Mais j'allais oublier de vous dire ([u'à Saint-Malo il a fait sur nos grèves une fort belle collection de coquillages. 11 y en avait un d'une espèce nouvelle, et qui surprit beaucoup ma sœur. C'était... que pensez-vous que c'était? Je vous le donne en mille. C'était une dent de cheval bien lavée par la mer, et ([ue vous eussiez sûrement eu le plaisir de voir si ma sœm^ eût été plus discrète dans son étonncment. Elle vous contera elle-même la chose, car elle parait résolue à venir à Paris. Nous partirons à la tin d'août. Malheureusement mon frère ne sera pas du voyage : un noviciat de Petits Frères (ju'il établit à Saint-Ri'ieuc, dans la maion même, ne lui permettra pas de s'absenter. Il est en Basse-Bretagne, à une mission qui vient de s'ouvrir à Plestin, Je ne le verrai qu'à la mi-août. Vers la même époque le jeune Benoit' doit venir passer avec moi quelques jours. Cela me fera grand
1. M. Dcuys-Benoit d'Azy, qui depuis a marqué daus quelques-unes de nos assemblées législatives, et plus particulièrement, le 2 décembre Itiôl, à la mairie du X** arrondissement, M. Denys-Benoît fut longtemps honoré de Tamiiié de Lamennais, et a conservé beaucoup de ses Lettres. L'éditeur a, malheureusement toute raison de penser que des scrupules de diverses natures empêcheront la publication de ces précieux documents.
plaisir. Mais, à propos,vous allez donc devenir des Nicolaïtes' . Je me sens, pour mon compte, très-disposé à faire profession dans cet ordre-là, quoique les Nicolaïtes fussent de fort vilains hérétiques du preaiier siècle; mais nous laisserons l'hérésie de côté. Le nom est joli, et le patron très-imposant, quoique vous vous donniez les airs d'en plaisanter. Tout le monde au Rouvre se porte à merveille. Je compte y faire une visite; c'est à peu près comme si je l'avais faite, n'est-ce pas? Je trouverai au château M. et M™« de Guébriant et toute la famille de M. deDerval, une vingtaine de personnes, rien que cela. Ce sera fort récréatif. Je suis touché de la mort de M. Tom d'Oilliamson. Ses derniers sentiments sont propres à consoler sa famille. Nous avons eu ici autour une fièvre épidémique qui nous a enlevé notre curé. Adieu, mon amie, je vous quitte pour causer quelques moments avec M""" de Tremereuc. Aimez-moi toujours comme je vous aime, et priez Dieu qu'il me ramène^ promptement aux Feuillantines. Mon cœur n'est à l'aise que là.