‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 26 sur 165 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

1818-1825 1. — A m"" corm'lier de LUCIMÈRE.

S:iinl-Rrieuc, 2 juillet 181H.

Je reçois à l'instant même de Saint-Malo , mon excellente amie, votre lettre du 27 juin, à laquelle notre très-bon Père ' (;t M"*" de Tremereuc ont bien voulu ajouter ({uelques lignes, qui m'ont fait et grand bien et grand plaisir. Je n'ai ([u'um moment pour vous répondre par le retour du courrier, et j'en profite pour vous assurer que je suis entièrement à vos ordres. Disposez donc librement de moi ; vous ne pouvez me donner une meilleure preuve d'amitié.

Afin de régler mon voyage , il serait h désirer ([ue je Ci)nnusse dans le courant de juillet la détermination du P. Antoine. S'il refuse votre procuration, je m'en chargerai, et me rendrai de suite à Lucinière. Dans ce cas, il sera bon que

1. M. l'abbé Carron, père spirituel de la petite famille en Jésus-Christ réunie dans l'établissement des Feuillantines, impasse de ce nom, à Paris, 1. 5

vous me marquiez (à Rennes), dans le plus grand détail, tou ce que vous savez de vos affaires. Ae doutez pas (pie je ne mette dans la discussion de vos intérêts, avec le soin scrupuleux sur le(piel vous avez le droit de compter, tous les égards qui sont dus à M, votre frère; je connais vos intentions, vos sentiments, et ils seront ma règle, s'il arrive que je sois substitué au P. Antoine*.

Tranquillisez-vous donc, tout ira bien. Je crois, aii reste, que vous avez raison de ne point aller en Bretagne. J'écrivis hier un mot à notre chère M"*^ de Tremereuc; je répondrai samedi à notre si bon et si tendre Père. Dites-leur, je vous en prie, que je pense comme eux qu'il faut avoir une maison qui nous convienne parfaitement.

En revoyant mes comptes de Saint-Malo , j 'ai trouvé qu'il me revenait une assez jolie somme, et nous pouvons, je crois, compter sur environ 6,000 francs de plus que nous n'avions calculé avant mon départ.

On m'interrompt. Mille choses bien tendres à tous nos amis. Embrassez, s'il vous plaît, pour moi, nos chères petites filles-. Tout à vous pour la vie.

'I. — A LA MKME.

Saiul-Brieuc, 12 juillet 181S.

Je reçus hier, mon excellente amie , une lettre du P. Antoine, qui me prévient de la détermination qu'il a prise de ne point accepter votre procuration ; de semblables soins lui paraissent contraires aux règles de son état. Je désire aussi vivement que jamais vous prouver mon dévouement, et je suis prêt à me rendre à Nantes, si vous jugez ce voyage utile à vos intérêts; mais j'ai lieu d'en douter beaucoup, d'après

1. Le P. Antoine, dont il est plusieurs fois question dans la Correspondance de Lamennais, était, sauf erreur, supérieur généi-al des Trappistes de France,

2. Les nièces de Lamennais, dont il sera fréquemment question dans les lettres suivantes.

00 (pu' me iiiaiviuc K- l'. alihô. Voici ses propres expressions : (( W. (If Liicinièr»', qui est venu me voir ce mutin, ntî m'a pas « dissimulé que si vous acceptie/ cette procuration, (luelcjue (i respect et estime qu'il ait pour vous, il serait pourtant obligé (((le vous mettre aux prises avec son avocat, ce (jui, sous (( tous les rapports, ne pourrait guère vous convenir. » 11 me semble clair, d'après cela, que M. votre frère verrait d'un mauvais G'il que je me mêlasse de vos affaires avec lui , et (pie ma présence i\ Lucinière , loin d'être un moyen de conciliation, deviendrait au contraire comme un commencement de procès, ce qui ne vous répugnerait pas moins qu'à moi. Veuillez communiquer ceci à notre bon Père; j'aurai encore le Icnqis de recevoir votre réponse à Saint-.Malo. Peut-être pourriez-vous demander à M. de Lucinière un état détaillé de la succession de .M. votre père et de celle de M™*^ votre mère, séparément. Ces deux états, cpi'on ne peut vous refuser, vous aideront à juger de votre position, et pourraient vous ottVir le moyen de traiter de Paris même, si M. votre frère veut se prêter à des arrangements raisonnables. J'avoue que j'ai toujours cru et ([ue je crois encore vos affaires très-aisées à régler, pour peu que les intentions que je vous connais fussent réciproques: mais l'espèce d'obscurité ([ui reste sur ce point vous oblige à Ijeaucoup de ménagements et à une grande prudence. Dans aucun cas on ne peut exiger de vous que vous traitiez à l'aveugle, ni par conséquent se fâcher que vous demandiez des renseignements dont vous avez besoin pour prendre une sage détermination. Je vous écris à la bâte pour ne pas manquer le courrier. J'arrivai hier de la Basse- Bretagne, après un voyage de quatre jours fort intéressant. Lundi, nous partons pour la Chênaie*, oi^i nous resterons un peu moins de deux semaines, après quoi je retournerai à Saint-Malo et de là à Rennes, où je me propose d'être vers le 4 ou le 5 d'août. Mille choses respectueuses et tendres à tous

1. La Chênaie, dans le voisinage de Dinan. Plusieurs écrivains ont décrit ce domaine et cette habitation modeste que le séjour de Lamennais a rendus célèbres. Consulter notamment ce qu'en dit l'Illustration dans son numéro 4(55 du 4 mars 183 i (t. xxiii). Cet article, curieux à plus d'un titre, est accompagné de dessins d'après nature.

nos amis : M"'"'* de Tremereuc et deVilliers, M'"'' de Cougnac, M"" d'Ozonville, MM. de Rumedon, MurinaisMI me tarde bien de me retrouver près de vous tous et de notre excellent Père. Les Feuillantines sont ma pensée habituelle. Mon frère vous offre son respect. Vous connaissez les sentiments qui , dans mon cœur, se joignent pour vous à celui-là; ils ne changeront jamais. Adieu, mademoiselle et véritable amie. Répondez-moi, je vous prie, le plus tôt possible.

b. — A LA MEME.

Saint-Brieuc, 12 juillet 1818.

Tout considéré, je crois, mon excellente amie, que vous avez fait ce qu'il y avait de mieux, en terminant avec M. de Lucinière pour un revenu fixe et assuré. Vous avez acheté la paix par un sacrifice dont on ne vous a pas même permis de connaître l'étendue , mais votre cœur avait besoin de cette paix, parce qu'il est fait pour la goûter, et pour la trouver dans le sentiment même de sa généreuse délicatesse. J'admire votre procédé, quoiqu'il ne m'étonne pas, et c'est tout ce que je me permettrai de vous dire sur ce sujet. Mais comment vous remercier assez des assurances si flatteuses et si douces que vous me donnez de votre amitié? .i 'ignore par où j'ai pu la mériter, à moins que, pour en être digne, il ne sutiise d'en sentir vivement le prix. Comptez du moins, comptez pour jamais sur le retour le plus entier et le dévouement le plus absolu. Mon cœur, ma vie est aux Feuillantines ; je me trouve partout ailleurs étranger. Une fois séparé de mon frère, je ferai tout au monde pour abréger mon exil, et j'espère vous revoir dans la première semaine d'août. Souffrez cependant que je vous engage à modérer votre douleur. Hélas! c'est ce que demanderaient de vous ceux mêmes que vous regrettez. Ne voulez-vous pas leur complaire en cela comme en tout le reste? Ils sont heureux, ils ont atteint le terme où nous aspi-

1. On a ici, presque complète, la liste des Feuillantiiis et Feuillantines,

rons; et c'est leur bonheur que vous pleurez. J'aurais mille et mille choses à vous écrire, sur les objets dont vous me parlez, sur mon voyage, sur nos projets, sur cette maison des Amandiers' que vous avez dû voir mardi ; le temps me manque, et j'aime mieux ne rien dire du tout que tronquer ce que je voudrais vous dire. Distribuez, je vous prie, mes respects, amitiés, compliments, à tous et à chacun sans oublier personne. Je prends la liberté de joindre ici une lettre pour mes petites ni^ces. Je ne puis vous exprimer combien mon frère a été sensible à tout ce que vous m(! marquez pour lui. Il vous prie d'agréer l'hommage de son respect et de son attachement; mais je prétends ciu'il n'y en a point d'égal à celui que vous a voue pour la vie

h. — A LA MÊME.

14 octobre, 10. heures 1/2 du soir, 181S.

J'aime qu'on avoue ses torts; cela me désarme. Vous en avez de grands, mademoiselle ÏNinette, vous vous êtes moquée de moi en soutirant qu'on se moquât de vous ; vous m'avez fait perdre au moins cinq ou six douzaines d'excellents conseils qui m'avaient coûté cinq ou six heures de réflexion à ditférentes fois. Comment pardonner cela? Je vous pardonne cependant , parce que je suis bon , et qu'il n'y a plus de remède.

Voici une phrase de votre lettre : (( Si je passe à Caen, je tâcherai de me procurer une poularde de Crève - Cœur, que nous mangerons ensemble. » Cet ensemble ne me paraît pas

1. En se référant à la lettre 1" i parag. 3, ligne finale), on est porté à supposer qu'il s'agit d'un déménagement projeté pour la petite communauté qui, de l'impasse des Feuillantines, se serait transportée rue des Amandiers-Popineourt. Cependant, ceci est une simple conjecture.

Sur ce point et sur beaucoup d'autres, les renseignements que, seule, la famille de Lamennais eût pu fournir, font défaut à l'éditeur des OEuvres jiosthumes. Ceci doit être dit simplement à titre d'excuse pour ce que nos commentaires explicatifs offriront de lacunes regrettables et inévitables.

suttîsammcnt clair; car enfin, vous n'écrivez qu'à M"'' de Treniereuc. Mais comme vousn'cMos ni l'une ni l'autn; de grandes mangeuses, il me reste des espérances fondées; sans cela cette poularde problématique, puiscjue votre phrase commence malheureusement par un si , serait pour moi un vrai crève-cœur.

Je passe aux andouilles de Vire, que vous rappelez fort à propos. Votre opinion sur leur compte n'est pas encore entièrement formée ; mais cela viendra sans doute : il ne faut pas vous décourager. Ce n'est qu'au sixième chapon de Basse- Normandie, que j'ai su à quoi m'en tenir à leur égard, et que j'ai fixé mon jugement d'une manière irrévocable. 11 faut beaucoup de réserve avec les andouilles et les gens de ce pays-là, sans ([uoi l'on serait trompé tous les jours. Vous savez qu'en dire, n'est-ce pas?

Je conclus. Montez vite dans votre cabriolet , et reveneznous à bride abattue. C'est le dernier conseil de votre docteur, et le seul, de tous ceux qu'il vous a donnés, où il ait personnellement un grand intérêt. Dieu veuille qu'il soit mieux suivi que les autres ! Et, sur ce, je suis, mademoiselle, avec un attachement aussi tendre que respectueux, votre défunt procureur et très-vivant ami ,

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