A m"*^ de lucimère
A la Chênaie, le 26 décembre i819.
Je reçois le même jour, mon excellente amie, la lettre de M"*" de Tremereuc, du 18, et la vôtre du 20. Ce sont presque les premières nouvelles que je reçois des Feuillantines, n'ayant eu auparavant (jue quelques mots de notre bon Père, à qui j'ai répondu sur-le-champ. Il est bien fâcheux qu'il ne puisse recevoir de réponse définitive: car le temps presse , et on arrivera au moment où il sera nécessaire de prendre un parti, sans être sorti de l'incertitude qui empêche d'en prendre un maintenant. La vplonté de Dieu.
Je n'ai pas encore été au Rouvre ; le temps , les chemins sont trop mauvais. 11 paraît que cette terre reste au sous-préfet; mais oh la dépouille de ses bois, et l'on vend une de ses fermes. L'aînée des demoiselles va à Saint-Symphorien, et la plus jeune je ne sais où. M. Dubourgblanc reste au Rouvre avec M. et M""" de Derval. Voilà du moins ce qu'on dit. Il paraîtrait que M. de Guébriant aurait réclamé le prix du Rouvre, racheté par M™'' de Coualès, dont la fille en avait laissé la jouissance à son grand-père. Je ne doute pas que M. Weld n'ait fait des merveilles dans mes petites cellules : il eh a le moyen; mais je parie qu'il ne fera jamais chanter coquelicot à ma petite boulette. J'ai le brevet d'invention. Au reste, je vous trouve bien bonne de vous contraindre à ce point. Il n'y a que le premier pas qui coûte. Adoptez-le, ce sera fini, et les choses iront leur train ordinaire. Pour moi, je vis ici tout à fait seul. Vous direz peut-être que c'est voir bien mauvaise compagnie; au moins elle n'est pas gênante, quoique parfois un peu ennuyeuse. Je pense souvent aux
1. Selon toute proVmbilité, tine des demoiselles Blaize, nièces de Lamennais.
Feuilhmlinos, et ce n'est pas ce qui me rend ce séjour-ci agi'éable. Mais c'est mon devoir d'y rester, pour ach(;ver ce (juo je n'aclièverais jamais ailleurs. Le petit François se porte bien, il enj^raisse i\ vue dVvil; il est fort doux, mais trèsparesseux. Je suis très-content de Jean-Baptiste. Embrassez bien , s'il vous plaît, mes petites nièces pour moi ; voilà un mot pour elles. Mille choses tendres à toutes nos bonnes dames et aux chers gentlemen. Respect à M. Weld. Je n'ai sûrement pas besoin de vous parler de notre bon Père : votre cœur sera l'inlerprète^ du mien. Si vous n'avez pas cédé vos six grands verres à patte , et (jue vous ne les gardiez pas , réservez-les-moi, je vous prie, et envoyez-les-moi par la première occasion. Adieu, ma bien bonne amie. Vous permettez (jue je dise ici deux mots à M"*' de Tremereuc. —
Vous faites bien de vous excuser, mademoiselle, — car je dois prendre ici mon ton sérieux. — *\ ous me permettrez de vous dire qu'aucune des raisons rpie vous me donnez de votre silence ne me satisfait. <i Tant pis pour vous, )> direz-vous. Kh! sûrement, tant pis pour moi; mais cela n'est pas plus satisfaisant. Vous lavouerai-je? Depuis (jue j'ai quitté les Feuillantines, je suis devenu d'une gravité qui me fait craindre d'oublier à rire. J'en ai envie pourtant en lisant ce que vous m'apprenez des embarras de M"^ de Couessin au sujet des lettres dont vous l'avez priée de se charger pour moi. Je n'ai pas reçu celle que Cor a })roinis de me faire passer. Ne les aurait-il pas mises au roulage accéléré? Adieu, bien bonne et bien chère amie. Je vous embrasse sans façon et de tout mon cœur. Veuillez donner de ma part quelques petites étrennes à mes petites nièces.
La Chênaie, 4 et 14 janvier 1820.
1. L'Éditeur doit expliquei- ici pourquoi lintitulé de quelques lettres for- C('-ment supprimées se retrouve dans les premières feuilles de ce volume. Larrêt obtenu par la nièce et légataire universelle de Lamennais ( nos