A M^l^ DE LUCIMÈRE
A la Chênaie, le 18 août 1825.
Que voulez-vous, ma bonne chère amie, que je fasse de mes meubles, si je ne les fais pas venir ici ? Ils pourriront à Paris, et d'ailleurs nous en manquons à la Chênaie. Il vaut mieux se résigner à une dépense de cent écus que de tout perdre. Voici donc mon dernier mot. Envoyez tout, à l'exception des objets suivants, que je vous prie de faire vendre le mieux possible '....
Vous avez raison de regretter les champs, les bois, les prairies, les eaux. Quand on a une fois goûté de cette douce vie de la campagne, on ne peut plus supporter Paris. Otezen un petit nombre de personnes que j'aime, mon plus grand bonheur serait de penser que je ne le reverrai jamais. Mais, quoi que l'imagination et la raison vous disent là-dessus, le goût des cités l'emportera toujours, et vous vivrez et mourrez rat de ville; c'est moi qui vous le prédis. Je suis fier de l'amitié que M"*^ de Tremereuc a pour la Chênaie-, je voudrais bien vous y voir aussi, et M"^ de Villiers, mais on ne vous attrape pas aisément de si loin. Mon frère est à Ploërmel en retraite avec ses Petits-Frères; c'est une fraternité de 135 membres. De sœurs, il n'en est pas question. Ne seriez-vous pas tentée de remplir ce vide?
Que dites-vous de la bonne petite température, et douce, et bénigne, que nous avons eue pendant un mois ? Voilà le temps qu'il me faut; c'est alors que je jouis, que je suis content, que je me moque de ceux qui disent : <( J'étouffe, je me meurs, je n'en puis plus. » J'ai eu pourtant mes tribulations
1. Suit une liste de meubles, et des recommandations que leur insiguifiance nous fait retiancher.
par suite de la siVliorcsse, Beaucoup de mes jeunes arbres ont passé ce Sty\ par lecpiel vous jurez si doctement. Du reste, le mal est moins j^rand qu'on ne l'avait craint. Nous aurons une assez bonne récolte de blé noir; ce qui fait (|ue nous pourrons dire, encore cette année : A la galette chaude! et le reste que vous savez certainement ' . Me voilà au bout de mon papier, et non de mes commissions. Pour abréger, et la place manquant pour un plus ample détail, j'embrasse à tort et ù travers tout le n» 54. Dixi.
A la Chênaie, le 31 août 182b.
A la Chênaie, le 10 septembre 4825.
Vous avez bien raison, monsieur le marquis, et nous vivons dans un drôle de temps. Après la reconnaissance toucbante de S. M. Catholique, qui fait couper le cou à ceux qui l'ont replacée sur le trône, viennent les noires amitiés de M. de Villèle, qui a lair de se ménager, aux dépens de la France et des colons, une retraite à Haïti ^. Ce sont les trois pour cent de la morale et de la politique. Je ne doute pas que la Religion n'ait aussi les siens, et l'on peut s'en rapporter à monseigneur d'Hermopolis. La session prochaine sera une des
1. Il y a là-dessous une allusion toute bretonne — bretonne et normande sans doute — qui nous échappe, ot que bien des lecteurs seront à même d'expliquer.
2. ..." Où trouver un bonnet d'âne pour ce ministère qui se laisse traîner à la remorque par ces hérétiques d'Anglais, comme disait Buonaparte, et cela au nom du Roi Très-Chrétien ; qui souft're qu'ils régnent chez le Roi Très-Fidèle, et qui vend les blancs d'Europe aux noirs de Saint-Domin- «rue, moyennant 150 millions pour le paiement desquels JI. de ^'illéle a sans doute des huissiers à faire marcher, s'il n'est pas fait honneur à l'échéance de fin décembre. •• — M. de Coriolis à Lamennais, 29 août 1825.
13i CORRESPONDANCE
scènes les plus curieuses de cette grande parade qu'on appelle le représentatif. Et, a propos de cela, dites donc, je vous prie à M"* de la Trémouille, que le gallicanisme n'est que le représentatif dans l'Église. Avec autant d'esprit qu'elle en a, et de bon esprit, la question sera jugée pour elle. J'en dirai pourtant quelqii'autre chose encore dans la seconde partie de ma brochure ' , car tout le monde ne saurait être frappé des mêmes raisons. Mon chagrin est que ce travail n'avance pas comme je le voudrais. On n'est guère en état d'écrire quand on soutïi'e, et avec une disposition habituelle à l'évanouissement. Quant à la nouvelle attaque de M. de Feletz dans les Débals, le Mémorial s'est chargé d'y répondre. Je serai charmé d'y lire votre chapitre sur V Hypocrisie, et l'abbé de Salinis, qui vous offre ses hommages, aura l'honneur de vous voir à son retour à Paris, et de vous rappeler nos espérances. Le Dialogue de Psycon et de Chrysès- est plein de sel et d'une raison fine et piquante. C'est encore vous. Peignez nos mœurs, monsieur le marquis , nos opinions et les effets de nos opinions, nos travers, nos ridicules, nos inepties, nos bassesses : il y a là de quoi tenter un talent tel que le vôtre. Je craindrais seulement qu'on vous accusât de défendre votre cause personnelle, en vengeant le bon sens et le bon goût; mais où ne se trouve-t-il pas des inconvénients ?
Si je voulais faire un jeu de mots, je dirais que M. de
Ch se débat ^. A force d'esprit, il est parvenu à
jouer le rôle de l'homme qui en aurait le moins; et, par malheur, il le joue en maître. Des opinions fausses l'ont conduit dans une position fausse; et, pour en sortir, il fausse encore ses opinions. Cela me paraît un cercle terriblement vicieux. Depuis quatre ans, je n'ai pas eu à me louer de
1. De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. La première partie avait ])aru eu 1825 ; la seconde fut publiée en 1826. Cet ouvrage, dans la dernière édition des Œuvres complètes de Lamennais (publiées par l'éditeur Pagnerre), porte ce titre nouveau : Du Calliolicisme dans ses rapports avec la société politique.