A M^^s DE LUCINIÈEE
A la Chênaie, le i2 norembre 1825.
Je vous écris , mes bonnes chères amies , du coin de mon feu, que je ne quitte guère et où je me trouve fort bien. On nous annonce un rude hiver; c'est le bénéfice de ce beau climat dont nous sommes si fiers; nous lui avons l'obligation grande de mourir de froid six ou sept mois de l'année. De soleil, il n'en est question qu'un jour sur huit tout au plus, et encore le prendrait-on pour une lune endimanchée. Je m'en tiens à mes tisons , et autant en ferez-vous , si vous m'en croyez. L'abbé Botrel, qui s'en est enquis, n'a ni vent ni nouvelle de cette fameuse armoire des Bernardins où devait se trouver la garniture de mon lavabo. Je suis heureux, en vérité, d'avoir retrouvé quelques meubles. Le loyer m'en coûte 600 fr. , y compris la calèclie que M. l'abbé Lowen-
1. M. de VitroUes; — ceci soit dit, maintenant, une fois pour toutes.
hmck trouva bon, dans ses goguettes, de niettn' en cannelle. Je ne suis pas payé, vraiment, pour être dévot à saint Joseph. Comme je ne vais point i\ Saint-Malo, je vois fort rarement mes petites nièces, et même leur père. Je crois Lise mieux; elle n'a besoin que de se fortifier. Toute la famille doit aller habiter Trémigon Tan prochain. On dit la maison jolie; je ne l'ai point vue. Ma chambre est pour moi le monde, et encore me semble-t-il bien grand. Ne vous imaginez cependant pas que je sois fort occupé; au contraire, je ne fais rien. Soit les nerfs, soit autre chose, je suis faible, je soutire, et ne saurais travailler. Constant dans mes goûts, ma distraction est de semer et de planter des arbres. D'autres en jouiront; mais, au bout du compte, ce m'est déjà quelque plaisir que de les voir chaque année croître un peu et venir à mesure que je m'en vais. La Chênaie, dans un demi-siècle, sera un fort joli lieu si l'on ne gâte point mes préparatifs.
Voilà M. de la Bellière qui entre; je vous quitte pour le recevoir. Adieu; vous savez tout ce que je vous suis.
A la Chênaie , le 13 novembre 1825.
Ce que vous me dites de vos voyages , monsieur le marquis, s'appliquerait parfaitement au Château par excellence*, que tant de gens aussi prennent pour une auberge , et c'est à qui pourra y descendre ; descendre est le mot. Tant y a que chacun dit des occupants actuels qu'ils ne se relèveront jamais. Mais qui se lève et se relève, c'est bien M. de Ch
Miséricorde ! quel homme , malgré la privation de place d'honneurs et de fortune-, dans laquelle il languit si pitoya-
1. Le Château; — sous la Restauration, le palais des Tuileries était ainsi désigné. Le même mot signifiait reutourage, le conseil intime du monarque.
2 Qu'aurait-il (Chateaubriand) à perdre avec la République?
Comme il le dit, il est sans •place, sans honneurs, sans fortune..., ce qui est incontestable, car il n'a de place que la jiairie et le ministère d'État, d'honneui-s que les Ordres du roi, la croi.\ de .'^aint-Louis, la Légion, et, Dieu
\ii CORRESPONDANCE
blement! Le roi et lui, lui et le roi, voilà toute l'histoire de France. Vous autres Français, vous ne saviez pas cela, mais il vous l'apprend. Vous voudrez bien aussi vous souvenir i|ue la bonté est une vertu qui semble avoir été faite exprès
pour Charles X, quoique lui, Ch , soit persécuté par
(Charles X, qui ne lui a pas encore accordé de trêve. Patience pourtant, cela viendra, et le grand homme se verra dans la gloire de iNiquée, à moins cependant qu'on ne soit résolu d'en finir de la monarchie. Il promet probablement de la protéger jusqu'au bout, et il faut lui en savoir gré, car, du reste, il s'accommoderait parfaitement de !a République, (( à laquelle nous courons » , dit-il avec trop de raison, bien qu'il ne soit pas tout à fait exact qu'il soit le premier à le dire.
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose.
Autre auberge, l'Académie, où il ne tiendra qu'à vous, Monsieur, de surprendre M. le duc de Montmorenci au débotté. Ce n'est pas précisément, dit-on, « un talent littéraire » , mais c'est un (( talent de tribune » ; il y est clair et même élégant, ainsi qu'en convei'sation. Lui et les siens disposant d'ailleurs de plusieurs lits aux hicurables, on ne saurait s'empêcher d'avouer que c'est une acquisition précieuse pour l'Académie. Je serais curieux de savoir s'il est vrai que M. de Corbière se soit mis sur les rangs. Ce serait pousser bien loin les prévoyances de la paresse. Il y aurait le discours, à la vérité ; mais c'est une fois pour toutes. Et puis, n'y a-t-il pas M. Godiche '?
On raconte des mervedles des trois (( Ourika mâles » qui nous sont arrivés d'Haïti^. La sensibilité exquise qu'ils ont montrée à l'occasion de M. Grégoire^ et pour M. Grégoire
me pardonne, la Toison-d'Or, etc., etc. A l'égard de la fortune, les traitements ordinaires et extraordinaires » — M. de Coriolis à Lamennais,
8 novembre 1825.
1. Secrétaire particulier de M. de Corbière, dont le nom malheureux défrayait alors tous les faiseurs d'épigranimes.
2. Envoyés haïtiens qui venaient négocier l'emprunt. Allusion au roman de M""' de Duras.
3 Grégoire, ancien évêque constitutionnel de Blois, conventionnel, ayant
mériterait seule l'indépendance dont les agnitiliés M. do Villèle*. On aime que les hommes d'État appn'^cient les choses (hi aeur. Je ne suis pas, à hcaucoup [)rès, aussi satisfait de M. Lartitte; c'est réellement un rude prêteur, il n'a été sensible que jusqu'à 70, ce qui n'a pas peu déconcerté les Ourika. qui avaient fixé leur minimum à 90. Ils prétendent, les bonnes gens, (juc le banquier libéral traite avec eux de Turc à Maure; mais ils se trompent. M. Latlitle n'est pas Turc; je le soupçonnerais plutôt d'être Grec,
Ceci me ramène à la politique, j'entends la haute politique. Savez-vous, Monsieur, qui sera roi bientôt? les savants, les artistes et les industriels. Ne vous moquez pas, je le tiens de bonne part; cela est même presque ofiiciel, puisque je l'ai lu dans le jPro^/wc/ez^/, journal nouveau, qui paraît à la Bourse tous les samedis.
Il fait, de plus, un appel aux gens bien pensants, afin qu'ils s'entendent pour détruire tout ce qui reste des idées vagues et mijstiques, c'est-à-dire ce monarchisme dont la France ne veuf plus, comme nous l'assure feu le Génie du Christianisme. Oue dirait aujourd'hui celui qui disait : Nos neveux verront un beau tapage?
Sérieusement, nous allons Dieu sait où, et nous allons vite. La société ressemble à ces chars qu'une force invisible et prodigieuse emporte dans des chemins de fer. Peut-être n'y a-t-il plus qu'à la laisser aller, puisque ce mouvement amuse et les rois et les peuples. Je conviens, cependant, qu'un bon journal pourrait encore faire quelque bien ; mais où est-il, ce journal? et où sont ceux qui consentiront à
non pas voté, comme on l'a dit, mais publiquement approuvé la condamnation de Louis XVI, depuis sénateur et comte de l'Empire; resté fidèle, malgré tout, à ses doctrines émaaeipatrices et philanthropiques. Son élection comme député de l'Isère, en 1819, attaquée par MM. Laine et La Bourdonnaie, défendue par Benjamin Constant et ilanuel, devint l'occasion d'une des piemières g^randes luttes parlementaires qui signalèrent les débuts de la réaction libérale. Grégoire était un des abohtiouistes les plus zélés et les plus actifs.
1. L'indépendance de la République d'Haïti avait été reconnue de fait par M. de Yillèle, en 1825 (ordonnance du 17 avril!. Elle fut consacrée par une loi que les deux Chambres votèrent les 20 mars et 25 avril 1826.
s'unir pour une pareille guerre? Chacun cherche sa. place, ses honneurs, sa fortune, et voilà tout. Et puis, que dire à des
gens qui aujourd'hui, en France, s'évertuent pour être
ducs? J'aimerais autant celui qui solliciterait une place de cocher dans une entreprise de voitures à vapeur. Que d'hommes pourtant en sont là !
Je me plais tellement dans ma solitude, que j'ignore tout à fait quand je la quitterai pour retourner à Paris.
Le plaisir de vous y voir serait bien propre à me déterminer; c'est une véritaijle consolation, et la seule à peu près qui nous reste, de causer de ce que nous voyons et de ce que nous prévoyons. C'en serait encore pour moi une bien douce que de vous répéter de vive voix combien je vous suis tendrement dévoué.