‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 59 sur 165 · M. de Vitrolles · texte numérisé non relu

M. de Vitrolles

d'ailleurs , ce que vous voyez , ce que tout le monde voit , que tout s'en va . et. s-^nlement, il espère qu'à la longue tout s'arrangera matériellement. Je ne pense pas comme lui sur ce point ; vous savez mes raisons. Le problème est de trouver le moyen que la société vive sans vie. Je m'étonne toujours qu'il y ait des gens qui s'offrent à le résoudre. De quoi, cependant, peut-on s'étonner? Ne voilà-t-il pas M. Fiévée qui assure gravement « qu'il n'y a plus rien en Europe de révolutionnaire que les entreprises du despotisme -, » et M. de Montlosier qui reproche aux ministres « rinfluence qu'ils ont laissé prendre au clergé » . Après cela , soyez surpris de quelque chose. La conséquence, du reste, est claire, et aussi ne manque-t-on pas de la tirer. Pour combattre « le despotisme» et ses entreprises , il faut'obtenir de nouvelles garanties à «la liberté » , c'est-à-dire démocratiser la démocratie. Pour réduire l'influence du clergé, il faut imiter le roi de Hollande, et abattre tout ce qui reste de catholicisme en France. On est dans la voie; tout ira bien.

Mais expliquez-moi donc, de grâce, la Quotidienne. Que veut-elle ? quelle est sa pensée ? en a-t-elle une ? à qui parlet-elle ? et qui peut comprendre que le roi soit maître de faire des ministres que le roi n'est pas maître de soutenir ? Est-ce qu'elle se flatte d'agir, avec ces pauvretés, sur l'opinion publique? Entendez-vous mieux cette invention du système républicain représentatif y qui doit nous conduire à la monarchie constitutionnelle , à moins qu'il ne nous mène à V anarchie dont il contient le germe. Nous ne sommes donc pas encore à la monarchie constitutionnelle, à la monarchie selon la Charte, mais nous vivons sous un système républicain rejyrésentatif, en attendant une pleine anarchie, dont on nous avertit que le germe existe dans nos institutions. Et personne ne relève des aveux qui mettent à nu l'état des choses et l'inexprimable ineptie des hommes; je dis des hommes que nous reverrons, demain peut-être, à la tête des affaires ! Enfin, Dieu soit béni ! il n'arrivera jamais que ce qu'il permettra. Il ne permet pas que je me porte bien, au contraire ; mais il permet certainement que je vous aime de tout mon cœur, et ainsi fais-je.

DE LAMENNAIS. 13î)

A la Chênaie , le 3 novembre 1325.

Il est bien vrai , mon cher ami , ({u'on n'eut jamais plus besoin de se consoler mutuellcaiient, et je remercie Dieu qui me prête l'appui de votre affection , si douce à mon aeuv èi demi brisé. Ce que je vois, ce que je prévois, tout me consterne. Le tableau que vous faites de notre état est aussi vrai qu'ettrayant. Bon Dieu ! quel avenir ! De jour en jour il devient plus sombre. Les esprits ne connaissent plus de bornes non plus fjue les espérances du crime. Le langage même, au moins celui du Constilutionnel^ semble renouvelé de 93. On appelle hautement, et l'on annonce sans hésiter, la dernière catastrophe, l'abolition finale de la Religion et de la société. Les uns nous offrent pour modèle la révolution de l'Amérique espagnole; les autres vont encore plus loin. Un nouveau journal ', misérable à la vérité sous tous les rapports, engage à s'unir pour faire disparaître tout ce qui reste des idées vagues et mystiques , et prédit à nos neveux qu'ils seront gouvernés par les supériorités scientifiques et industrielles; c'est là qu'on doit tendre , à son avis. La France catholique provoque au schisme avec une fureur dont il n'existait pas encore d'exemple. Plus modérés dans l'expression, les Débats ne valent pas mieux au fond. Et voilà l'unique puissance dans notre malheureux pays! Vous espérez encore, ditesvous; c'est un bonheur que je n'ai pas; mais je conviens que, jusqu'au bout, on doit faire tout ce qu'il est possible, et que nul motif ne peut dispenser du combat. Vous savez mieux que personne ce que j'ai toujours pensé là-dessus, et que ce n'est pas ma faute si on a perdu un temps qu'on aurait pu rendre si précieux. Aujourd'hui, que faire? à qui

L On verra plus loin qu'il s'agit du Producteur, organe des idées qu'on n'appelait pas encore " socialistes ». Auguste Comte y a publié quelquesuus de ses cnrieiix travaux.

s'unir ? à qui s'adresser? Y a-t-il encore des cœurs qui battent, des hommes qui ne soient pas morts à l'amour du bien et de la vérité? Voyez, cherchez : pour moi, je suis prêt. S'il y a encore des âmes élevées , qu'elles se rapprochent , qu'elles s'entendent, qu'elles se liguent pour sauver au moins l'honneur. Dans le déclin de mes forces, peut-être en retrouveraije quelque reste pour le consacrer à la sainte cause que je' voudrais défendre jusqu'à mon dernier soupir.

Adieu, cher; écrivez-moi : vos lettres me font tant de bien! Je n'en ai point reçu de notre ami ' depuis environ un mois. L'attend-on bientôt à Paris? J'espère qu'il y reviendra moins accablé de la douleur qui le lui a fait quitter. Faitesmoi le plaisir de rappeler à M. Michaud qu'il m'a promis un exemplaire de la dernière édition de sa belle Histoire des Croisades. J'attache beaucoup de prix à le tenir de lui. S'il avait la bonté de le faire remettre au bureau du Mémorial, on me le ferait passer de là. Adieu, encore une fois. Mille tendresses.

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